Neil Armstrong et Buzz Aldrin venaient d’enclencher la procédure de détachement du LEM du CSM. La descente vers la surface de la Lune venait de commencer. Les deux hommes échangèrent un regard bref mais chargé de sens : des années d’entraînement, de doutes et de risques les avaient menés à cet instant précis. Buzz activa le pilote automatique. Devant eux, le paysage lunaire se rapprochait lentement, vaste étendue silencieuse aux teintes grisâtres. Destination : la Mer de la Tranquillité. Une alarme stridente brisa soudain la quiétude du cockpit.
– Trajectoire instable, annonça Buzz.
Le LEM dérivait vers une zone encombrée de rochers. Sans un mot, Neil reprit les commandes et engagea une série de manœuvres manuelles. Ses gestes étaient précis, mesurés. Buzz, penché vers le hublot, scrutait la surface qui défilait sous leurs pieds.
– C’est bon, Neil. On s’éloigne de la zone rocheuse.
Armstrong répondit par un léger hochement de tête, les yeux rivés sur les instruments.
Soudain, Buzz se figea.
– Attends… Neil, c’est quoi ce bazar ?
– De quoi tu parles ? demanda Armstrong sans lever la tête.
– Là-bas… au loin. Je vois quelque chose.
– Quelque chose comment ?
Buzz plissa les yeux, le souffle court.
– Bon sang… tu ne vas pas me croire. On dirait… un drapeau.
Neil tourna brièvement la tête vers le hublot.
– Un drapeau ? Mais les Soviétiques n’ont jamais été capables de…
– Je ne distingue pas lequel, mais il est bien là. Continue la descente. J’appelle Houston.
Buzz saisit son casque de communication et l’enfila avec une nervosité qu’il ne chercha pas à dissimuler.
– Houston, ici Aldrin. Nous demandons à passer sur le canal privé.
Quelques secondes passèrent avant la réponse.
– Ici Kranz. On vous a basculé sur le canal privé. Explique, Buzz. De notre côté, tous les paramètres sont nominaux.
– Il y a… un drapeau qui flotte à la surface de la Lune, à proximité de notre zone d’alunissage.
Le silence qui suivit sembla durer une éternité. Au bout d’une longue minute, la voix de Gene Kranz, directeur de vol à Houston, résonna de nouveau dans le LEM. Elle était plus grave qu’à l’ordinaire, légèrement tremblante.
– Bien reçu, Buzz.
Une légère pause.
– Nous allons prendre les mesures nécessaires.
Buzz échangea un regard incrédule avec Neil.
– Poursuivez la manœuvre d’alunissage, continua Kranz. De notre côté, nous coupons immédiatement la diffusion de vos caméras vers toutes les télévisions de la Terre.
Un nouveau silence, plus court, plus lourd encore.
– Nous allons diffuser à la place les images du film que vous avez tourné. De nouveaux ordres vous seront transmis une fois la phase d’alunissage terminée.
La communication se coupa.
Dans le cockpit du LEM, seul subsistait le bourdonnement régulier des systèmes de bord. Neil Armstrong fixait toujours les commandes, le visage fermé. Il parvint à se reconcentrer entièrement sur son pilotage. Le LEM se posa en douceur sur la surface lunaire, sans à-coup, presque avec élégance. Neil Armstrong affichait un calme déconcertant, comme si la conversation qu’il venait d’entendre n’avait jamais existé. Ce n’était clairement pas le cas de son coéquipier.
Neil Armstrong fut le premier à quitter le module. Il descendit lentement la petite échelle métallique, un barreau après l’autre, jusqu’à poser le pied sur le sol gris et poudreux de la Lune. L’instant était historique : il venait d’accomplir le plus grand exploit de sa carrière, peut-être même de l’histoire humaine. Mais la grandeur du moment était ternie par une pensée obsédante. Aucune caméra ne retransmettait ce qu’il était en train de vivre. Sur Terre, des millions de regards étaient tournés vers un écran, émerveillés par un film soigneusement mis en scène. Un faux alunissage, tourné dans un décor secret de la Zone 51, sous la direction méticuleuse de Stanley Kubrick, et dans lequel la NASA lui avait ordonné de jouer son propre rôle. Il y avait aussi cette histoire de drapeau, qui ne cessait de le troubler. Neil l’aperçut au loin, dressé à la surface de la Lune, à une centaine de mètres du LEM. Buzz ne s’était pas trompé.
Il s’en approcha lentement, enfermé dans sa combinaison spatiale. Chaque pas était laborieux ; la faible gravité rendait ses mouvements incertains et dangereux. Même après des années d’entraînement intensif, il devait fournir des efforts considérables pour avancer sans perdre l’équilibre. Le moindre faux pas pouvait lui être fatal.
Après une vingtaine de mètres, Neil se retourna. Buzz venait de quitter le LEM à son tour, revêtu de sa combinaison. Il le rejoignit rapidement et, à mi-chemin du drapeau, ils marchaient désormais près l’un de l’autre, avançant à grands pas de kangourou, sans un mot. Lorsqu’ils arrivèrent enfin à hauteur du mât, ils purent distinguer clairement l’emblème qui flottait dans le vide lunaire. Ils retinrent leur souffle. Puis leurs regards se croisèrent, glacés par l’effroi. C’était un drapeau allemand. Celui de l’Allemagne nazie.
L’usure du tissu ne laissait aucun doute : le drapeau était là depuis des années, peut-être même depuis des décennies. Neil tourna lentement la tête vers Buzz et le fixa à travers la visière de son casque. Sa voix résonna calmement dans la radio, presque trop calmement.
– Buzz… rassure-moi. Tu n’as pas glissé de substance hallucinogène dans nos réserves d’eau, comme cette fois à l’entraînement ?
– Bien sûr que non, Neil, répondit Aldrin, légèrement vexé.
Un temps.
– Houston ? Vous voyez ce que nous avons sous les yeux ? reprit Buzz.
La réponse mit quelques secondes à arriver.
– Ici Houston. Oui, Buzz. Vos caméras sont opérationnelles. Nous confirmons ce que vous observez.
Un silence bref, chargé d’implicite.
– Retournez immédiatement au LEM. Nous allons consulter la hiérarchie face à cette découverte… inattendue. Terminé.
Gene Kranz sortit de la salle de contrôle de Houston essayant de ne pas faire transparaître son malaise devant tous les ingénieurs qu’il dirigeait. Une fois à l’abri des regards, il se mit à courir de toutes ses forces en direction du bureau de Wernher von Braun. Il ouvrit la porte sans frapper, d’un geste brusque, le visage fermé. Von Braun était assis sur son siège, en train de repasser les images d’Apollo 11 en boucle sur son écran de télévision. Il leva les yeux vers Kranz, peu surpris de sa venue impromptue et le fixa de ses yeux bleus perçants.
– Gene ! Je m’attendais à votre venue. Ne vous mettez pas dans des états pareils, c’est mauvais pour votre cœur.
Kranz reprit son souffle en se tenant les mains sur les genoux, puis s’assit en face de Von Braun, ne sachant par quel bout commencer ce récit insensé.
– Von Braun… dites-moi que tout cela n’est qu’une vaste farce.
– J’ai bien peur que non, Gene. Pour être totalement honnête… je m’y attendais.
– Je me doutais bien que vous saviez quelque chose. Après tout, c’est vous qui avez ordonné le tournage du faux alunissage par Stanley Kubrick. Je me suis longtemps interrogé sur cette décision.
– Cela a permis de sauver le monde d’une panique générale. Imaginez la réaction des gens si nous avions diffusé en direct, à la télévision, que les nazis étaient sur la Lune…
– Mais comment est-ce possible ? Comment ont-ils pu s’y rendre ?
Von Braun baissa légèrement le regard, comme pour se préparer à révéler l’impensable.
– Avec mes anciens confrères allemands, nous avions mis au point l’antigravité. Grâce à une société secrète.
Un silence lourd s’installa dans la pièce.
– Mais vous ne l’avez pas utilisée pour la guerre ?
– La guerre était déjà perdue à ce moment-là. Après l’échec de l’opération Barbarossa en 1942, nous savions que la contre-attaque soviétique était inévitable. Nous avons néanmoins réussi à fabriquer quelques vaisseaux.
– Et vous les avez envoyés où ?
– Nous craignions que les Alliés mettent la main sur cette technologie. Nous avons donc évacué la flotte vers l’endroit le plus inaccessible du globe : l’Antarctique. Nous l’avons surnommée… la Flotte Noire du Quatrième Reich.
Gene détourna le regard, le temps de digérer l’avalanche de révélations. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix avait perdu toute chaleur.
– Mais… le gouvernement des États-Unis aurait fini par être au courant. Tôt ou tard.
– Exactement. C’est pour cela qu’ils ont lancé l’opération Highjump, organisée par l’amiral Byrd, en 1946.
– Une mission scientifique en Antarctique… quel rapport ?
Von Braun esquissa un sourire sans joie.
– Une mission scientifique composée de treize navires et de trente avions de guerre.
Kranz se redressa.
– Vous voulez dire qu’il s’agissait d’une opération militaire déguisée ?
– Oui. L’objectif était clair : détruire la Flotte Noire.
– Et ?
– Et les forces américaines n’ont pas fait le poids. Plusieurs avions ont été abattus. Lorsque les nazis ont compris qu’ils étaient découverts, ils ont évacué la flotte.
– Vers la Lune… murmura Gene.
– Vers la Lune, confirma Von Braun.
Un long silence s’abattit sur la pièce.
– Vous saviez tout cela depuis des décennies…
– Oui.
Kranz serra les poings.
– Et que deviennent nos astronautes dans tout ça ?
Von Braun se leva lentement et s’approcha de la fenêtre. Voyant que le ton commençait à monter, il fit discrètement signe à sa secrétaire, Maria, installée à son bureau à l’autre bout de la pièce, de quitter la salle.
– Je vais devoir faire exploser le CSM de Michael Collins. Il approche de la face cachée. Si les nazis le détectent, ils l’abattront eux-mêmes… et les représailles seraient inévitables.
Kranz bondit presque de sa chaise.
– Vous avez piégé l’habitacle de nos astronautes ? Espèce de vieux salopard !
Von Braun ne se retourna même pas.
– Neil Armstrong et Buzz Aldrin vont devoir enquêter sur la base nazie. Vous leur donnerez l’ordre de se rendre à ces coordonnées précises. J’ai besoin d’informations.
Il marqua une pause.
– Et dites-leur de laisser leurs caméras allumées.
– Vous êtes une ordure… Michael Collins sacrifié. Armstrong et Aldrin envoyés dans une mission suicide. Comment comptez-vous justifier ces pertes auprès du public, alors que nous avons diffusé des images les montrant bien vivants ?
Von Braun se tourna enfin vers lui, le regard froid.
– Leurs sosies sont actuellement en orbite autour de la Terre, à bord d’une réplique parfaite d’Apollo 11. Ils simuleront un retour sur Terre lorsque je le déciderai.
Il s’approcha de Kranz.
– Maintenant, filez. Et n’oubliez pas une chose, Gene…
Sa voix se fit presque douce.
– Vous m’obéirez au doigt et à l’œil.
Neil et Buzz se dirigeaient vers les coordonnées transmises par Kranz. Ils avaient tenté de protester, sans succès. Aucun décollage ne serait autorisé tant que cette mission de reconnaissance ne serait pas menée à son terme. Ils avançaient à un rythme régulier, engoncés dans leurs épaisses combinaisons blanches, imprimant derrière eux une longue traînée de pas dans la poussière grisâtre de la Lune. Le silence était total, seulement troublé par le souffle régulier de leurs respirations dans leurs casques. Arrivés à destination, ils découvrirent l’entrée béante d’une galerie souterraine. Une ouverture sombre, taillée dans le sol lunaire. Buzz s’en approcha et s’engagea le premier à l’intérieur. Un long tunnel s’enfonçait sous la surface, en pente douce mais continue. Neil le suivit, le ventre noué. La paroi de la galerie était étroite et d’une régularité troublante, étrangement lisse, comme si elle avait été sculptée avec une précision inhumaine. Au loin, dans les profondeurs, une faible lueur vacillait.
La galerie s’élargissait à mesure qu’ils progressaient. À chaque pas, leurs battements de cœur semblaient résonner plus fort dans leurs casques. Au terme du tunnel, une large porte métallique grise se dressait devant eux. Massive, presque industrielle, elle était percée d’un petit hublot circulaire d’où s’échappait une lumière franche. Neil et Buzz échangèrent un regard chargé d’inquiétude. Neil agrippa la poignée et tira. La porte résista. Buzz se plaça à ses côtés et appuya de toutes ses forces. Le métal gémit avant de céder dans un lent grincement. Elle s’ouvrit enfin, révélant un spectacle qui défiait toute logique, toute compréhension humaine.
Devant eux se dressait… une station de métro. La lumière provenait de quelques lampadaires encore accrochés aux murs, dont certains avaient été brisés. Les bancs du quai étaient recouverts d’une épaisse couche de poussière grise. Le sol était jonché de pierres lunaires, sans doute tombées du plafond éventré par endroits. Un grand écriteau noir était fixé au mur, légèrement de travers. Des lettres blanches y étaient encore lisibles malgré l’usure du temps. Il était écrit :Vorderseite Endstation. Neil Armstrong s’approcha, le regard figé. Issu d’une famille aux origines allemandes, il n’eut aucun mal à en comprendre le sens. Il donna la traduction à Buzz. Cela signifiait : Face visible terminus.
Le métro se dressait face à eux, immobile, comme figé hors du temps. À l’évidence, il n’avait pas été utilisé depuis des années. Comme le reste de la station, il portait les marques d’un abandon prolongé. Des croix gammées peintes sur les portières rouges ne laissaient aucun doute quant à l’identité de ceux qui avaient bâti cet endroit. Buzz proposa à Neil de jeter un œil à l’intérieur. Il s’approcha et appuya sur le bouton d’ouverture. Les portes s’écartèrent lentement, dans un grincement sourd, comme si le train sortait d’un long sommeil. Buzz posa un pied à l’intérieur. Aussitôt, des lumières s’allumèrent automatiquement le long du wagon. Neil le suivit, le cœur battant. Le métro était vide. Certains sièges avaient été arrachés et gisaient à terre, rongés par le temps et le manque d’entretien. Ils avancèrent vers la cabine du conducteur, située à l’avant gauche du wagon. Soudain, les portes se refermèrent derrière eux dans un claquement sec. Le sol vibra. Puis il se mit à bouger. Les visages des deux astronautes se figèrent de stupeur. Le métro venait de se mettre en marche.
Neil et Buzz virent la station disparaître progressivement sous leurs yeux. Le métro s’enfonçait lentement dans un tunnel noir, emporté vers une destination inconnue. Neil se précipita vers l’alarme d’urgence. Il tira de toutes ses forces sur la poignée, espérant déclencher un arrêt automatique. La tirette céda net sous la pression de son lourd gant d’astronaute. Le métro poursuivit sa course. Désormais entièrement englouti par le tunnel, le wagon n’était plus éclairé que par la lumière artificielle de ses propres néons. Buzz s’approcha de la cabine du conducteur. Il tenta d’ouvrir la porte. Verrouillée. Il se pencha alors vers la petite fenêtre carrée incrustée dans le métal. À l’intérieur, il distingua une silhouette. Un homme était assis sur le siège du conducteur, parfaitement immobile. Buzz frappa violemment contre la porte.
– Hé ! Stoppez ce métro immédiatement !
Aussitôt, sans que le corps ne bouge, la tête du conducteur pivota sur elle-même, effectuant une rotation impossible de cent quatre-vingts degrés. Buzz recula d’un pas, le souffle coupé. Puis, lentement, il s’approcha de nouveau de la vitre. Il reconnut le visage instantanément. C’était celui du Führer. Adolf Hitler.
Armstrong s’approcha à son tour, comprenant à l’expression de son équipier qu’il faisait face à quelque chose d’inattendu. Il se posta devant la porte de la cabine et aperçut, lui aussi, le visage d’Adolf Hitler. Fixé sur un corps de robot. Le mécanisme s’anima. Le robot redressa légèrement la tête et une voix métallique s’éleva dans le wagon.
– Achtung. Zu Ihrer Sicherheit nehmen Sie Ihre Plätze ein. Reisedauer: vier Stunden. Wir danken für Ihre Kooperation.
Buzz se tourna lentement vers Neil.
– Qu’est-ce qu’il vient de dire ?
Neil resta silencieux un instant, puis traduisit d’une voix basse, presque lasse.
– Il a dit : « Attention. Pour votre sécurité, veuillez prendre vos places. Durée du voyage : quatre heures. Nous vous remercions de votre coopération. »
Les deux voyageurs n’eurent d’autre choix que de s’asseoir et d’attendre. Buzz vérifia une dernière fois que sa caméra fonctionnait encore. Les images qu’ils avaient capturées jusque-là représentaient une véritable mine d’or. Ils savaient que dans quatre heures, leurs réserves d’oxygène seraient épuisées. Alors, contre toute attente, Neil porta lentement la main à son casque. Sous le regard paniqué de Buzz, il le retira avec précaution. Un silence pesant s’installa. Neil inspira. Sans la moindre difficulté. L’air était respirable. Le métro était alimenté en oxygène. Rassuré, Buzz retira à son tour son casque. Il prit une inspiration hésitante… puis une seconde. L’air entra dans ses poumons. Il laissa échapper un soupir de soulagement. Épuisés, vidés par la tension, les deux voyageurs sombrèrent quelques minutes plus tard dans un sommeil profond.
Neil fit le pire cauchemar de sa vie. Il revécut le lancement d’Apollo 11. Le tremblement brutal au décollage. La poussée écrasante des réacteurs qui plaquait son corps contre le siège. Et surtout, cette incertitude muette : la fusée tiendrait-elle ? Puis, alors qu’ils quittaient l’atmosphère, un message de la NASA grésilla dans son casque. Une erreur. Une terrible erreur. Leur trajectoire avait été mal calculée. La fusée ne se dirigeait pas vers la Lune. Elle fonçait vers le Soleil. Neil se précipita sur les commandes, mais sous ses doigts les panneaux se fissurèrent, les leviers se brisèrent, les écrans s’éteignirent. Tout se désintégrait. Lui et son équipage étaient emportés vers leur inéluctable destin, impuissants. Dans le hublot, le Soleil grossissait. Toujours plus vaste. Toujours plus éclatant. Jusqu’à envahir tout l’espace. Jusqu’à ne devenir qu’une lumière blanche, aveuglante. Neil se réveilla en sursaut. La lumière du métro lui brûlait les yeux. Son cœur battait à tout rompre. Buzz était déjà éveillé. Le train était immobile. Buzz s’approcha de lui et murmura :
– Je crois que nous sommes arrivés.
La station d’arrivée ressemblait beaucoup à celle du départ. Elle semblait cependant moins vétuste, même s’il n’y avait pas âme qui vive. Un grand panneau était affiché à gauche d’un escalier montant. Il était écrit : Rückseite Endstation.
– Laisse-moi deviner, dit Buzz, cela veut dire « Face cachée Terminus » ?
– C’est bien cela répondit Neil. Nous avons traversé l’intérieur de la Lune grâce à ce métro.
– Et nous respirons toujours sans la moindre difficulté.
– En effet. On s’y habitue plus vite qu’on ne le croit.
Les deux astronautes s’engagèrent dans l’escalier. Le corridor, baigné d’une lumière blafarde, s’étirait devant eux. Le long des murs, des affiches publicitaires et des posters de cinéma se décollaient par endroits. L’humidité les avait rendus poreux ; le papier gondolé se déchirait en lambeaux. L’une d’elles retint l’attention de Buzz. On y voyait un aventurier coiffé d’un chapeau de cowboy, vêtu d’une veste en cuir, un fouet à la main. Le titre s’étalait en lettres audacieuses : « Indianof Jans et les Aventuriers de l’Arche perdue ». Mais le plus troublant se trouvait en bas de l’affiche. Date de sortie : 16 septembre 1951.
Neil distingua une porte au sommet des escaliers. Il s’en approcha avec prudence, appréhendant ce qui pouvait les attendre de l’autre côté.
– Pourvu qu’il y ait quelque chose derrière, sinon nous sommes perdus, murmura Buzz.
Neil saisit la poignée et la tourna lentement. La porte résista un instant avant de céder dans un grincement sourd. Un nuage de poussière lunaire s’engouffra dans le corridor, arrachant une quinte de toux aux deux astronautes. Puis ils levèrent les yeux. Ce qu’ils découvrirent les laissa sans voix.
Devant eux se déployait une ville entière, nichée sous un gigantesque dôme de verre au cœur d’un immense cratère. Les bâtiments de béton se fondaient parfaitement dans le paysage lunaire. Tous les immeubles se ressemblaient, ne se distinguant que par leur numéro gravé en caractère noir sur leur surface lisse. Les routes semblaient alimenter les véhicules en électricité, sans qu’aucun moyen de propulsion ne soit visible. Des tubes transparents traversaient les parois du cratère, laissant filer des trains à des vitesses vertigineuses. Ce mélange de rigueur froide et d’harmonie parfaite laissait les deux astronautes stupéfaits, partagés entre émerveillement admiratif et frisson d’inquiétude.
En levant les yeux vers le sommet du dôme, Buzz aperçut un engin spatial filer au-dessus de la ville. Son cœur bondit : il le reconnut aussitôt.
– Neil ! Regarde ! C’est Collins ! Il est vivant !
Neil suivit le vaisseau dans le ciel noir, vide et silencieux. Une lueur d’espoir naquit en lui. Mais cette lueur fut balayée en un instant. Le module de Collins éclata dans une explosion muette, un souffle invisible qui ne laissait aucune trace de feu, aucun débris identifiable. Aucun projectile n’avait touché l’engin : il avait implosé de l’intérieur. Leurs yeux s’écarquillèrent, incrédules. Le silence pesant qui suivit était pire que n’importe quelle tempête. Avec la disparition de Michael Collins, s’effondra aussi le dernier espoir de pouvoir rentrer chez eux.
Ils ne purent guère prendre le temps de pleurer leur ancien coéquipier. Des passants, tous de grands gaillards blonds aux yeux bleus, commencèrent à les dévisager. Tous se demandèrent ce que ces deux individus avec leur drôle d’accoutrement pouvaient bien faire ici. Neil prit la main de Buzz et l’entraîna à l’écart, hors de portée des regards curieux. Au loin, les néons d’un bar scintillaient. Une affiche semblait annoncer une soirée déguisée. Une occasion idéale pour se fondre dans la masse, au moins pour un temps. Ils entrèrent discrètement. La salle vibrait de musique et de rires. Cherchant à rester discrets, ils s’installèrent à l’écart, près d’une table contre un mur tapissé de photographies : des célébrités posant avec ce qui devait être les propriétaires du lieu, sourires figés et bras levés. L’endroit, bruyant et vivant, leur offrait un abri temporaire.
– Que faisons-nous maintenant, Neil ? demanda Buzz inquiet.
– Tu as vu la technologie dont ils disposent… Il doit y avoir un moyen de dérober un de leurs vaisseaux pour rentrer chez nous, répondit Neil. Tu ne crois pas ?
– Est-ce bien raisonnable ? Je n’ai pas l’impression que ça soit aussi simple que de voler une voiture dans le Bronx, répliqua Buzz.
– Il faut tenter quelque chose. S’ils découvrent que nous ne sommes pas des Allemands, on risque un sale quart d’heure.
Un serveur s’approcha pour prendre leurs commandes.
– Was möchten Sie bestellen ? demanda-t-il.
– Drei Bier, répondit Armstrong, levant sa main droite et pliant le pouce et l’auriculaire pour indiquer trois verres.
Le serveur fixa sa gestuelle pendant quelques secondes, puis les scruta tous les deux avant de repartir. Il revint rapidement avec les trois bières. Les deux hommes, assoiffés, les engloutirent d’une traite. Buzz se mit à observer les photos accrochées au mur, et son regard s’arrêta sur l’une d’elles.
– Neil ! Regarde cette photo ! Je crois reconnaître quelqu’un.
Armstrong examina plusieurs clichés avant de comprendre.
– Bon sang ! Tu as raison. On dirait… Maria… Maria Orsic…
– Oui, la secrétaire de Von Braun !
– Mais alors… cette femme sait tout de ce qui nous est arrivé.
Les deux hommes se dévisagèrent un long moment. Armstrong porta une main à sa tête.
– C’est moi qui ne tiens plus l’alcool ou c’est le mal du pays ? J’ai la tête qui tourne…
– Moi aussi… et je suis pourtant une force de la nature. Que nous arrive-t-il, Neil ?
Ils tentèrent de se lever… mais basculèrent à la renverse et s’écrasèrent contre la table, dans un état semi-comateux, inconscient.
Armstrong fut le premier à se réveiller. Encore sonné, il aperçut son équipier à sa droite, ligoté sur une chaise. En baissant les yeux, il constata qu’il était lui aussi solidement attaché. Aldrin émergea à son tour. Il cligna des yeux, tenta de comprendre, puis se mit à se débattre avec une énergie désespérée. Rien n’y faisait. Ils réalisèrent alors qu’ils se trouvaient dans un vaste bureau qui leur semblait étrangement familier. Un bruit sec, régulier, s’éleva dans la pièce : le claquement méthodique d’une machine à écrire. Dans l’ombre, à gauche, une secrétaire tapait un rapport sans lever les yeux. La porte s’ouvrit brusquement. Les deux astronautes se figèrent. L’homme qui entra referma derrière lui avec calme, puis s’avança jusqu’au bureau. Neil et Buzz sentirent leur sang se glacer. Il s’agissait de… Wernher von Braun.
– Bonjour mes amis. J’espère que vous vous sentez bien avec toutes les péripéties des dernières heures, dit Wernher von Braun tout en s’installant tranquillement sur le siège de son bureau situé en face des deux astronautes.
– Von Braun ? s’exclama Aldrin. Mais… que faites-vous sur la Lune ? Et pourquoi sommes-nous attachés ?
Von Braun ne put réprimer un léger sourire.
– Sur la Lune ? Vous ne reconnaissez pas mon bureau Buzz ? Nous sommes sur Terre. Dans la Zone 51 pour être plus précis.
– Dites-nous ce qu’il s’est passé après que nous avons été piégés dans ce bar, enchaina Armstrong, le visage cerné par l’inquiétude.
– Et bien, un de mes agents infiltrés est patron de ce bar. Heureusement, il vous a reconnus lorsque vous avez commandé vos bières à la manière anglo-saxonne. Il vous a drogués puis vous a fait rapidement ramener sur Terre à bord d’un de ses vaisseaux Haunebu.
Les deux hommes s’échangèrent un regard incrédule.
– Von Braun… Nous avons vu… le portrait de votre secrétaire dans ce bar. Maria Orsic.
– Maria ? Ah oui, c’est une envoyée de la société du Vril qui a apporté toute cette technologie aux Allemands pendant la guerre. Elle travaille en ce moment pour rédiger les rapports de vos folles aventures.
Un silence lourd s’installa.
– Vous saviez pour la base lunaire depuis le début, n’est-ce-pas ? demanda Neil.
– Oui, c’est même moi qui ai encouragé son implantation.
– Vous vous moquez de nous Wernher ? s’emporta Aldrin. Une telle technologie aux mains de ces criminels ?
Von Braun leva la main.
– Je ne voulais pas que cette technologie tombe dans les mains d’un des deux camps de la guerre froide. La flotte noire, c’est son nom, a été évacuée vers l’Antarctique après la guerre. Mais les Américains l’ont localisée et ont tenté de mettre la main dessus. Depuis, j’ai donné l’ordre que toute la flotte évacue sur la Lune. Une colonie a été ensuite installée sur la face cachée. Je n’ai plus d’autorité directe depuis que je suis au service de la NASA. La colonie pense que je suis passé aux mains de l’ennemi.
– Mais… pourquoi nous avoir envoyé sur un endroit où vous saviez qu’il y avait un drapeau nazi ? demanda Armstrong.
– Il me fallait des images de cette base Lunaire. Des images de l’intérieur même de cette base. Pas quelque chose de flou. Il n’y avait qu’un seul moyen d’y parvenir : envoyer des hommes sur place. Mais comment faire en sorte qu’une telle enquête puisse se faire ? En détournant les objectifs de la mission grâce à votre première découverte.
– Vous nous avez envoyé dans une mission kamikaze juste pour obtenir des images de la base nazie sur la Lune ? Mais dans quel but ? demanda Aldrin.
Von Braun reprit un air grave, leva les yeux au plafond comme pour chercher ses mots.
– Le monde est au bord de l’apocalypse nucléaire Buzz. D’après vous, comment unir deux superpuissances qui se détestent au point de risquer la destruction mutuelle ?
Ni Buzz, ni Armstrong n’avaient de réponse à donner à leur chef.
– Un ennemi commun, reprit Von Braun. Comment croyez-vous que les gouvernements soviétique et américains vont réagir en visionnant les images que vous avez prises ?
– Ils vont… s’unir contre les nazis lunaires, répondit faiblement Armstrong qui commençait à comprendre le plan du patron de la NASA.
– Exactement Neil ! Je leur proposerai ensuite la création d’un programme spatial secret dans lequel ils consacreront leurs forces au lieu de la disperser à se détruire l’un l’autre. Un programme spatial qui aura pour but d’assurer la sécurité de la Terre face à ce nouvel ennemi commun. J’ai déjà le nom : le projet « Solar Warden ». Vous avez sauvé le monde d’une apocalypse nucléaire mes amis. Mes félicitations.
Les deux astronautes ne sautèrent pas de joie malgré l’annonce de cette nouvelle.
– Et… qu’allez-vous faire de nous ? demanda fébrilement Aldrin.
– Je vous apprécie, répondit Von Braun. Tous les deux. Ce que j’ai fait à Collins a été un cas de force majeure. Un engin américain qui survole la face cachée aurait pu être interprété comme un acte de guerre. Les conséquences auraient pu être dramatiques. C’était trop compliqué pour moi de le faire revenir sur Terre sans prendre de risques inutiles. Vos trois sosies ont simulé votre retour. Vous ne pouvez plus retourner chez vous à présent. Mais j’ai une proposition à vous faire.
– C’est vous qui avez fait exploser le module de Collins ? Von Braun… espèce de…
– Faites attention à ce que vous allez dire Buzz. C’est vous qui êtes attachés. Pas moi. Je vous propose de rester dans la Zone 51. De ne plus avoir de contact avec le monde extérieur. En contrepartie, vous serez les futurs commandants de la future flotte « Solar Warden ». Qu’en dites-vous ?
– Et si nous refusons ? enchaîna Armstrong.
– Vous serez malheureusement exécutés. Au nom de la sécurité mondiale. Je ne peux pas faire fuir un tel secret au-delà de ces murs. Vous êtes des héros. Et vous accomplirez d’autres exploits. Mais personne n’en saura rien. Sauf une poignée d’initiés. J’en appelle aux patriotes qui sont en vous.
Von Braun fixa tour à tour les deux astronautes qui étaient encore sous le choc.
– Gardes ! cria Von Braun.
Six gardes armés firent irruption dans le bureau.
– Emmenez nos deux hommes en cellule. Ils ont 48 heures pour prendre une décision.
Les deux héros furent emmenés de force dans des cellules séparées. Wernher Von Braun était soucieux. Cette confrontation face à ses anciens amis avait été un calvaire à vivre. Après être resté assis un long moment sur sa chaise à fixer le mur, l’air pensif, il vit sa secrétaire s’approcher de lui. Elle se dirigea vers la fenêtre et ouvrit les rideaux.
– Oh ! Regardez Wernher. La Lune est magnifique ce soir.
– En effet, Maria. Elle n’a jamais été aussi éblouissante. Tout comme vous, lui répondit-il avec un sourire.
– Vous devez être tellement fier après ce que vous avez fait. A quoi pensez-vous lorsque vous la regardez ?
Von Braun leva les yeux vers la Lune. La fixa quelques secondes. Puis baissa les yeux et se tourna vers Maria Orsic.
– La paix, Maria. Lorsque je la regarde, elle m’évoque la paix.
FIN
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