« Encore vingt mètres et j’y suis », se dit Michel Tremblay alors qu’il marchait à pas rapide dans cette rue étroite dans le centre-ville de Dinan sous une pluie torrentielle. Arrivé devant la porte du lieu de rendez-vous, il y frappa trois coups rapides à l’aide de son poing pour bien faire comprendre qu’on ne pouvait pas se permettre de le faire attendre trop longtemps avant qu’on la lui ouvre. Une voix masculine grave et imposante lui demanda le mot de passe à travers la porte. « Galilée is dead » répondit de suite Michel Tremblay. La haute porte du bar qui servait de lieu de réunion s’ouvrit laissant apparaître le responsable des lieux, un grand barbu tatoué aux cheveux grisonnants avec des bras aussi gros que ses cuisses. Il lui fit signe d’entrer mais ne put que cacher son inquiétude en refermant la porte d’un geste vif et rapide.
– Vous êtes sûr de ne pas avoir été suivi ? demanda le grand costaud barbu.
– J’en suis sûr monsieur. J’ai travaillé dans les services secrets vous savez.
– Ce n’est pas un gage de compétence. J’en ai connu certains comme vous qui se sont fait piéger par la brigade et qui semblaient aussi sûrs d’eux que vous.
– Faites-moi confiance. J’étais au service filature à Paris.
– De toute façon, vous êtes rentré. Il est trop tard à présent. On sera vite s’ils vous ont suivi. Venez, vos collègues sont à l’étage. Je souhaitais vous dire que je soutiens votre cause, sinon je n’aurais jamais accepté cette réunion. Mais je ne pourrai pas vous accueillir tous une fois de plus, je reçois de plus en plus de clients qui m’ont tout l’air d’être des agents de renseignement de la brigade.
– Vous avez fait beaucoup pour nous. Je vous remercie. Je vous promets que ce sera la dernière réunion que nous ferons ici.
Michel Tremblay grimpa à l’étage tout en tenant la rampe qui l’aidait à calmer sa main qui était secouée de spasmes liés au stress. Ses quatre collègues étaient assis autour d’une table, chacun accompagné d’un verre de vin rouge.
– Enfin tu es là Michel ! s’exclama David. Tu as l’air exténué, tu n’as pas croisé les zinzins de la brigade au moins ?
– Non, ne t’inquiète pas. J’ai juste été pris dans la tempête, c’est tout.
– Haha, ce bon vieux Michel. C’est vrai qu’ils ne sont pas réputés pour être courageux, jamais ils ne t’auraient suivi dans un tel crachin. Allez viens t’assoir, nous allons commencer la réunion.
Michel Tremblay posa son manteau mouillé sur le dossier de la chaise et alla serrer la main de David, son vieux camarade de combat qui l’avait suivi dans tant de tentatives de divulgation. Il salua ensuite Isabelle, la rouquine du groupe dont les longs cheveux ondulés cachèrent habilement la cicatrice située sur sa joue gauche causée par un coup de taser reçu en pleine figure lors d’une manifestation pour la vérité. Puis Joseph, son camarade du Lycée avec qui il passait des heures à parler des différentes théories complotistes dévoilées sur le net. Il ne connaissait pas la quatrième personne, mais lui tendit malgré la main amicalement, après tout s'il était là, c'est que ce n'est pas une mauvaise personne se dit-il.
L’ambiance de la pièce alimentée par des lumières tamisées commença à apaiser son stress. Il ne put s’empêcher de jeter un œil sur les différents tableaux décorant la pièce, chacun illustrant des personnages célèbres qui ont été des avant-gardistes chacun dans leur domaine. La petite cheminée alimentée par du bois de chêne apportait un peu de chaleur dont l’équipe avait grandement besoin. Il s’assit à gauche d’Isabelle et donc à la droite de David. En face de lui se trouvait Joseph et à côté de ce dernier était assis ce mystérieux invité. « Michel, nous te présentons Léonard Poulin » dit Isabelle. Il fit un signe de tête en gage de salut vers ce nouveau membre du groupe. Il prit le temps de scruter attentivement cet invité surprise. Ses cheveux gominés et sa moustache impeccablement taillée lui fit penser qu’il s’agissait de quelqu’un aimant prendre soin de soi. Son regard perçant fit rejaillir une importante confiance en lui.
– Où est Louis ? demande Michel au reste du groupe.
– Louis a été capturé hier Michel, répondit Joseph. Nous avons appris qu’il sera exécuté dans deux jours. Ils ne plaisantent pas avec nos idées dans ce pays. Le procès a été expéditionnaire. Pour montrer l’exemple.
– Un exemple ? On ne les compte plus les exemples, s’indigna David. Souvenez-vous de ce pauvre enfant qui avait juste collé une affiche et qui a fini dans un centre de redressement il y a une semaine. Ou de cette personne âgée qui avait été virée de son EHPAD car elle aurait évoqué la vérité à des pensionnaires.
– Cela arrive souvent, répondit Isabelle. Nos anciens ont connu l’époque où parler de la forme de la Terre était sans risque. Peu importe votre opinion à ce sujet.
– Une époque bénie, dit David. Mais qui est hélas révolue. Nous ne sommes qu’une poignée à connaître la vérité. Les médias nous ridiculisent sans cesse, nous traitant de complotistes ignares. Mais quand vous en parlez à vos amis, vous voyez dans leurs yeux le doute s’installer n’est-ce pas ?
– C’est un sujet que j’évite d’évoquer, dit Joseph. Une nouvelle loi est passée il y a un mois où tout propos écrit ou verbal contestant le consensus scientifique pouvait être puni de cinq ans de prison ferme, sans appel possible.
– Ils vont toujours plus loin dans l’abjection, rajouta Isabelle.
– Mes amis, je suis d’accord avec tout ça, répondit Michel. Mais pouvez-vous me dire pourquoi vous avez invité Monsieur Poulain ici présent.
La moustache de Léonard Poulain se mit à se friser. Il n’avait pas l’habitude qu’on demande des informations sur lui sans qu’on le lui demande directement. Il sentait que ce Michel Tremblay était quelqu’un d’assez méfiant et pas forcément courtois.
– Michel ! répondit David. Monsieur Poulain possède une photo de la Terre qui prouve notre théorie. Nous comptons la faire diffuser dans une émission en direct. Et cela grâce à tes relations au ministère de la propagande. Tu nous as dit que tu y avais des partisans.
– Est-ce vraiment le cas Monsieur Poulain ? demande Michel.
– Oui Monsieur Tremblay. Tout d’abord je tiens à vous dire que je prends de très grands risques à être présent dans cette réunion avec vous. Et la photo que je m’apprête à vous confier peut me faire conduire à l’échafaud si le gouvernement apprend que j’en suis le fournisseur. Je vous connais de réputation, j’ai le plus grand respect pour votre combat. J’espère que cela vous aidera à faire éclater la vérité.
Léonard Poulain sortit la clé USB en question de la poche droite de sa veste. Et la fit glisser sur la table en direction de Michel Tremblay. Celui-ci sortit son portable débridé et y inséra la clé. Il put voir la photo. Ses trois autres collègues s’approchèrent de l’écran et chacun poussa un « Wow » ! d’admiration puis s’échangèrent des regards qui brillaient de mille feux.
– C’est magnifique ! lança Isabelle.
– C’est plus que magnifique tu veux dire, dit David. Cela faisait tellement longtemps que je n’avais pas vu une telle photo. Je dirais au moins vingt ans maintenant, bien avant le début de l’âge sombre.
Michel Tremblay sentit une larme couler le long de son visage. Totalement subjugué par ce qu’il avait sous les yeux, il n’eut pas la présence d’esprit de l’essuyer. Il tenait enfin une image de qualité qui confirmait ses dires. Le feu commença à se ternir dans la cheminée, entraînant une petite vague de froid dans la pièce. Et d’un seul coup, un bruit sourd ressemblant à un grand coup de bélier contre une porte venant du rez-de-chaussée se fit entendre. Des pas furieux de plusieurs individus résonnaient dans l’escalier faisant trembler le sol. L’enfer semblait s’être déchaîné sans crier gare. Puis une voix puissante et autoritaire fit irruption dans la réunion : « Police ! Main sur la tête tout le monde ou nous vous abattrons sans sommation ! ». L’ensemble du groupe fut pris par la stupeur. La brigade les avait trouvé. Tout le monde mit les mains sur la tête et s'échangea des regards bordés d'inquiétude sauf Michel Tremblay qui avait parfaitement compris que c’était la fin pour lui. Au lieu d’obéir, il jeta un dernier coup d’œil sur son téléphone pour contempler la Terre. Sa Terre. Un des policiers finit par lui tirer dessus devant les yeux de ses amis effrayés. Il s’effondra. Tué sur le coup. Les yeux ouverts sur la photo du combat de sa vie. La brigade fit entrer les quatre survivants dans la fourgonnette garée devant l’entrée du bar. Le chef de brigade prit son téléphone et le reste du groupe put entendre sa conversation à travers la cloison séparant le conducteur des prisonniers : « Ici le chef de la brigade 11-4 de la section anti-terroriste. Nous avons capturé les derniers globistes et avons mis la main sur la dernière photo prise illégalement par satellite. Demandons confirmation pour destruction de document défendant la théorie de la Terre ronde. Terminé. »
FIN
Créez votre propre site internet avec Webador