Un pas précipité dans une flaque d’eau, en pleine matinée. Puis un autre. Et encore un autre. L’homme courait pour sa vie et l’air commençait à lui manquer tant la poursuite s’était prolongée. Il jeta un bref regard par-dessus son épaule. Le Blob gélatineux, d’un vert maladif, n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres et semblait avoir ralenti, comme s’il avait renoncé. Guillaume Nourrice s’arrêta enfin. Haletant, il s’adossa au panneau lumineux signalant l’entrée de son lieu de travail : Radio Love. Peu à peu, sa respiration retrouva un semblant de régularité.
Il réajusta son petit costume gris, sur lequel brillait le logo du parti unique de la Terre : Lutte Égalitariste Pour la Régularisation des Extra-terrestres, plus connu sous le sigle de la L.E.P.R.E. Puis il poussa d’un geste décidé la porte d’entrée du studio et fit comme si rien ne s’était produit. Malgré ses efforts, l’une de ses collègues remarqua aussitôt son air fatigué et son regard absent. Guillaume Nourrice se contenta de lui expliquer qu’il s’était levé un peu tard ce matin-là et qu’il avait dû courir pour rattraper le temps perdu. Marianne lui fit remarquer sur le ton de plaisanterie qu’il serait temps qu’il arrête de consommer le cannabis des Blobs. Guillaume lui adressa un sourire en coin et laissa échapper un rire forcé, ce faux éclat de gaieté qu’il maîtrisait si bien lorsqu’il sentait la situation lui échapper.
Il se dirigea vers la salle de diffusion. Chaque matin, il animait une émission politique au cours de laquelle les auditeurs pouvaient intervenir librement et lancer des débats sur les sujets de leur choix. Le premier appel provenait d’un auditeur scandalisé par les nouveaux panneaux de signalisation accordant la priorité aux Blobs dans les ronds-points, ceux-ci se déplaçant fréquemment en trottinette électrique. Guillaume lui rappela, d’un ton faussement pédagogique, qu’il fallait bien adapter les infrastructures terrestres à ces nouveaux arrivants, dont la migration vers la Terre avait commencé il y avait déjà cinquante ans et dont le nombre ne cessait d’augmenter. Un second auditeur appela pour dénoncer l’explosion de la taxe foncière, en partie liée, selon lui, à la quantité faramineuse de déchets, souvent accompagnés d’odeurs insoutenables, que les Blobs laissaient dans les poubelles. Guillaume Nourrice répliqua aussitôt qu’il était impossible d’affirmer que ces nuisances provenaient des Blobs, et qu’il fallait se garder de toute conclusion hâtive. Les auditeurs du jour se révélaient décidément particulièrement pénibles, songea-t-il, tout en conservant à l’antenne son sourire de chroniqueur irréprochable.
Guillaume prit le troisième appel. La voix de l’auditrice était à la fois ferme et tremblante. Elle se présenta : Carmen Spenghetto, la mère du jeune garçon tué deux jours plus tôt, à quelques kilomètres seulement du studio de Radio Love.
– Bonjour, Monsieur Nourrice. Je suis la mère de Philippin. Vous avez sans doute entendu parler de ce qui est arrivé à mon fils.
– Bonjour, Madame Spenghetto. Oui, bien sûr. Comme beaucoup, j’ai été profondément choqué en l’apprenant. Je vous présente mes sincères condoléances.
– Merci. C'était un garçon adorable, heureux de vivre et toujours prêt à aider les autres. Mais si je vous appelle, ce n’est ni pour me plaindre ni pour recevoir votre compassion. C’est pour que vous me présentiez vos excuses.
– Mes excuses ? s’étonna Guillaume. Et pour quelle raison, Madame Spenghetto ? Je ne suis pas responsable de ce drame.
– En effet, c’est un Blob qui l’a dévoré. Ces Blobs qui arrivent sans cesse sur Terre et auxquels votre parti a largement contribué à accorder la nationalité terrienne.
– Madame Spenghetto, je vous demanderai de ne pas faire d’amalgames à l’antenne, répondit Guillaume d’un ton soudain plus ferme. Ce qui est arrivé à votre fils est tragique, mais tous les Blobs ne s’en prennent pas aux humains. Il s’agit avant tout d’un fait divers.
– Un fait divers ? Comment osez-vous réduire la mort de mon fils à une simple rubrique de chiens écrasés ? cria Carmen.
– Madame, je vous prie de baisser d’un ton. Je respecte votre douleur, mais vos sous-entendus à l’égard des Blobs sont inadmissibles.
– Inadmissible… Ce qui est inadmissible, ce sont les militants de la L.E.P.R.E. qui ont perturbé les rassemblements en hommage à mon fils en hurlant des slogans comme Siamo Tutti Antifascisti.
– Il ne s’agit là que d’individus isolés, répondit Guillaume sans hésiter. Les militants de la L.E.P.R.E. sont avant tout engagés et courageux. Ils luttent contre le spécisme, ne l’oublions pas.
– Allez au diable ! hurla Carmen Spenghetto avant de raccrocher brutalement.
– Eh bien, nous venons de perdre Carmen, qui manifestement n’est pas une grande démocrate. Passons, si vous le voulez bien, à l’auditeur suivant.
Guillaume Nourrice sortit de son émission complètement rincé. La quasi-totalité des auditeurs s’était plainte de la politique du parti unique terrien antispéciste : hausse des impôts, dégradation des services publics, insécurité en augmentation constante. Il se sentait épuisé, mais aussi secrètement fier. Fier d’avoir su répondre, point par point, à ces citoyens mécontents dont les griefs lui paraissaient souvent excessifs, déformés, voire totalement déconnectés de la réalité. Il quitta la salle de diffusion et se dirigea vers la salle de pause, où il retrouva Marianne.
– Hey ! Alors, comment s’est passé le rendez-vous avec le rédac’ chef ? demanda-t-il en faisant couler son café.
– Oh, rien d’extraordinaire, répondit Marianne. On doit maintenir la ligne du parti malgré la pression populaire. Il m’a encore fait tout un speech sur notre rôle de “rééducateurs” face aux ouailles perdues que sont les citoyens lambda… Comme si on n’était pas déjà au courant.
– Il radote, ce vieux. Oh, mince, déjà onze heures ! J’ai un déjeuner important avec le second du parti, à l’autre bout de la ville. On se voit ce soir ?
– Oui, et cette fois-ci, apporte de la bonne beuh, lança Marianne en lui adressant un clin d’œil complice. Au fait, tu veux que je t’envoie l’application qui permet d’éviter les rues où il y a le plus de chance de se faire agresser ?
– Non, merci, je n’ai pas besoin de ça, répondit Guillaume avec assurance. On se voit ce soir, alors.
Guillaume quitta le studio en toute hâte. Arrivé sur la grande rue, il scruta les taxis disponibles et en trouva rapidement un. Mais quelques kilomètres plus loin, le véhicule s’immobilisa dans un bouchon qui sembla durer une éternité.
– Que se passe-t-il ? demanda Guillaume au chauffeur.
– Encore un Blob qui a traversé la rue, répondit ce dernier en désignant une traînée de gélatine sur l’asphalte. Plusieurs voitures se sont percutées au feu rouge.
– Vous pensez que ça va durer longtemps ?
– Le temps que les dépanneuses de l’État interviennent… Et généralement, c’est très long. Ils sont débordés par ce genre d’accidents. Vous risquez d’arriver en retard.
– Tant pis, je finirai à pied, dit Guillaume en tendant un billet de vingt dollars terrestres au chauffeur.
Guillaume sortit du taxi d’un pas pressé. L’heure tournait, et il ne devait pas arriver en retard à son rendez-vous. Le vacarme des klaxons lui vrilla les tympans. Il se précipita vers la rue la plus proche, les mains sur les oreilles, sortit son portable pour vérifier son itinéraire et calcula qu’il pourrait être à l’heure s’il marchait rapidement. La rue qu’il traversa était sombre, jonchée de poubelles dégageant une odeur fétide comme il n’en avait jamais connue. Par réflexe, il s’approcha pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. Lorsqu’il souleva le couvercle, il découvrit… des restes humains en décomposition avancée. Il recula, horrifié, et trébucha en arrière. Un souffle rauque se fit soudain entendre derrière lui. Lentement, il tourna la tête, terrifié. Un énorme Blob se tenait là, la bouche béante, prêt à le dévorer. Dans un réflexe de survie, Guillaume se releva d’un bond et s’élança à toute allure dans l’obscurité de la rue, qui semblait se refermer sur lui comme un piège.
Dans sa course folle, Guillaume aperçut enfin une faible lumière provenant d’une fenêtre sur sa gauche. Un appartement semblait habité. Puisant dans ses dernières forces, il se dirigea vers cette lueur d’espoir. La porte, peinte en noir comme pour se camoufler, se dressait devant lui. Il frappa de toutes ses forces, jetant des regards paniqués derrière lui pour voir le Blob se rapprocher. Haletant, il hurla tout en frappant encore. Soudain, la porte s’ouvrit. Une main le saisit par le col et le fit entrer à toute hâte. La porte claqua derrière lui et les verrous furent activés en un éclair.
Guillaume reprit lentement ses esprits et remarqua que toutes les fenêtres étaient protégées par des rideaux métalliques. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit en sécurité. Il leva les yeux vers son sauveur, prêt à le remercier, mais celui-ci pointa aussitôt son fusil vers lui et lança d’un ton sec : « Qui êtes-vous ? Que faisiez-vous dehors en pleine nuit ? Vous êtes totalement inconscient avec tous ces Blobs qui traînent dans le coin. Vous voulez vous faire dévorer ou quoi ? »
Guillaume Nourrice n’osa pas révéler sa véritable identité. Il inventa rapidement un nom : « Franck Saucisse, en charge du ramassage des poubelles. » Son hôte le fixa, impassible, avant de répliquer :
— Ne me prenez pas pour un jambon. Plus aucun service de l’État ne met les pieds dans cette rue. Ce n’était vraiment pas malin de vous mettre dans une telle situation. Ici, vous êtes en sécurité. Vous pourrez sortir ce soir, les Blobs se nourrissent surtout le matin.
— Mais… j’ai un rendez-vous très important dans quinze minutes. Vous ne pourriez pas me passer votre arme ?
— Et puis quoi encore ? Les armes ne poussent pas sur les arbres. Asseyez-vous et reposez-vous dans le salon. Vous sortirez ce soir. Ma femme y regarde la télé, je vais vous la présenter. Au fait, je m’appelle Gustave.
Guillaume Nourrice suivit l’homme qui l’avait secouru jusqu’au salon. La pièce était sombre, les murs recouverts d’un papier peint défraîchi, et les meubles chargés de photos de famille. La télévision tournait en bruit de fond, mais la femme de Gustave ne semblait pas y prêter attention. Elle était assise sur le canapé, feuilletant un vieil album photo. Lorsqu’elle aperçut Guillaume, elle le salua doucement et commença à parler, d’abord de banalités, puis de ce qui semblait occuper toutes ses pensées : la perte de son fils, dévoré par un Blob. Elle tendit vers lui une photo. Guillaume la saisit… et se figea. Son cœur manqua un battement. Il reconnut immédiatement le visage du jeune garçon : c’était le fils de l’auditrice qui l’avait appelé plus tôt. Philippin. La femme assise devant lui n’était donc autre que… Carmen Spenghetto.
Il tenta de masquer sa surprise au maximum, rendit la photo avec des mains fébriles et demanda d’une voix pressée où se trouvaient les toilettes. Par chance, une petite fenêtre, certes sans barreau, y donnait sur l’autre côté de la rue, qui semblait plus sûre. Guillaume grimpa et sauta… mais manqua sa réception. Sa cheville se tordit douloureusement. Il se mit à boîter, avançant péniblement de quelques pas, le cœur battant à tout rompre. À peine avait-il touché le sol qu’un tentacule s’enroula autour de sa jambe. Le Blob qui l’avait poursuivi tenait enfin sa proie. Guillaume enfonça ses ongles dans l’asphalte, mais rien n’y fit : le monstre le tirait inexorablement vers lui.
Guillaume tenta de donner des coups de pied et de se débattre de toutes ses forces, mais le Blob était bien trop puissant. Lentement, il se sentit entraîné dans la masse gélatineuse de la créature. La panique monta à mesure que son corps disparaissait peu à peu à l’intérieur. Conscient de son sort, il rassembla toutes ses forces pour un dernier geste de foi. Juste avant qu’il ne soit complètement englouti, il cria : « Siamo Tutti Antifascisti ! »
FIN
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