Debout devant l’unique hublot de sa cellule, Clovis Chagnon admira comme chaque jour la beauté de la planète Saturne dont la prison spatiale dans laquelle il était incarcéré était en orbite. La vue était toutefois légèrement gâchée par la présence de plusieurs petits astéroïdes présents dans ses anneaux. Avec le temps, il leur avait donné des noms. Il reconnut tout de suite celui qu’il avait nommé Ognorix dont la surface lisse et ronde lui rappelait la forme d’un oignon. Et Potatix qui ressemble à une pomme de terre fraichement déterrée. Après vingt années d’enfermement, il fallait bien s’occuper l’esprit surtout enfermé dans une cellule contenant le strict minimum pour vivre. De petits robots ménagers maintenaient la cellule propre en permanence. Il était impossible pour Clovis Chagnon d’écrire quoi que ce soit sur les murs, ceux-ci étaient tout de suite effacés par les robots ménagers empêchant toute trace du passage du temps. Sa cellule était pour ainsi dire parfaitement identique à celle qu’il avait connu il y a vingt ans. Seul son corps racontait l’histoire des années écoulées.

 

    Sa seconde occupation quotidienne consistait à se remémorer les souvenirs de son enfance. Pour cela, il s’allongeait sur sa couchette et fixait le plafond de longues minutes sans bouger. Au bout d’un moment, les images de ses souvenirs y apparaissaient. C’était comme aller au cinéma avec sa couchette pour siège et le plafond pour écran. Aujourd’hui, il tenta de se remémorer un souvenir précis d’avant son incarcération. Un moment où son père était encore vivant et qu’il était encore un jeune garçon. À force de concentration, les images du souvenir commencèrent à apparaître au plafond.

 

    Il se vit accompagné de son père sous une sphère qui les protégeait du dangereux environnement de Triton, la plus grande lune de Neptune. Son père semblait attendre quelque chose car son regard était totalement concentré vers l’extérieur alors qu’il n’y avait à voir que l’horizon sans fin de la couche de glace recouvrant la lune. Il se vit en train de s’interroger sur ce que son père attendait. Puis un spectacle incroyable apparut sous leurs yeux. Un énorme geyser glacé explosa projetant des milliers de morceaux de poussière et de glace vers le ciel. Grâce à la faible gravité de la planète, les projections semblaient rester presque immobiles. Ce spectacle magnifique leur rappelait comme Triton pouvait être à la fois belle et dangereuse. C’est avec mélancolie que le regard de son père se fixa sur le soleil lointain dont la faible lueur lui fit rappeler à quel point il était loin de chez lui. À cette vue, une chaleur piquante lui monta aux yeux. Une larme glissa le long de sa joue gauche, sans qu’il puisse l’arrêter.

 

    Il se tourna vers Clovis, qui avait dû malgré lui l’accompagner dans cette folle expédition. On lui avait promis un séjour bref sur Triton. Deux ou trois ans maximum. Mais cela faisait à présent cinq ans qu’il était sur place. Avec une bonne place certes. Ingénieur en chef du système d’exploitation de l’azote de Triton était un poste bien payé et ne nécessitait que peu de sorties en environnement hostile. Mais il était coincé là. On ne lui trouvait pas de remplaçant d’après ce qu’on lui avait dit lors de son dernier entretien annuel. Et les vaisseaux de la compagnie étaient tous occupés à explorer la ceinture de Kuiper. Aucun n’était disponible pour le ramener lui ainsi que son fils sur Terre. Il se sentait dans une situation sans issue avec l’espérance qui semblait s’éteindre en lui de jour en jour.

 

    Cependant, il avait une occupation qui lui permettait de tenir psychologiquement. Il était passionné par l’ère de l’exploration spatiale du vingtième siècle. Il s’était mis en tête de reproduire la sonde Voyager 1 sur son temps libre. Après la fin du spectacle que leur avait offert Triton, il emmena son fils lui montrer sa maquette à taille réelle qu’il montait discrètement dans le sous-sol de son bureau. « Regarde Clovis, voici une reproduction exacte de la première sonde à avoir quitté le système solaire. Elle a été construite par une agence qu’on appelait la NASA il y a plusieurs siècles. » Clovis semblait totalement subjugué par ce qu’il avait sous les yeux. Était-ce la taille imposante de la sonde ou bien le fait que cela soit son père qui l’avait entièrement fabriquée qui l’impressionnait ? Peut-être un peu des deux. Il ne put détourner ses yeux de la large antenne parabolique dirigée vers le plafond.

- Vois-tu Clovis, reprit son père, la sonde originelle est la première à avoir sondé Neptune, notre foyer. De ce temps-là, les humains n’avaient pas encore colonisé le système solaire. Ils n’étaient présents que sur la Terre.

- C’est grâce à cette sonde que nous allons pouvoir retourner chez nous Papa ? demanda innocemment Clovis.

- J’aimerai bien hélas. Mais il est impossible d’y amarrer une capsule de survie d’où nous pourrons y séjourner. Et de toute façon le voyage serait trop long, j’ai fait une reproduction exacte de la technologie de l’époque.

- Mais si on ne contentait de mettre notre cerveau dans une capsule et la fixer à la sonde, on pourrait rejoindre la Terre de cette façon non ? On pourrait ensuite demander une reproduction de nos corps sur place, tu ne crois pas Papa ?

- Ha haha ! Quelle imagination tu as mon fils. Ce serait un peu dangereux tu ne crois pas ? Tiens, j’ai préparé quelque chose pour toi. Tu vois ce petit collier autour de mon cou ? J’y ai mis un petit émetteur qui te permettra de recevoir des messages que la sonde enverra quand elle sera dans l’espace. Il te suffira d’ouvrir ce faux petit coquillage attaché au collier. Il contient un petit écran avec les messages que la sonde t’enverra. Approche, je vais te le mettre autour du cou.

 

    Clovis s’approcha. Il commença à toucher le collier. C’est à ce moment qu’il reprit ses esprits. Il était de retour dans sa cellule, allongé face au plafond, les mains caressant son précieux collier. Un bruit sourd parvint de la porte de sa cellule. C’était l’annonce du dîner. Clovis se releva de sa couchette avec le sentiment d’avoir été extirpé trop tôt de son souvenir. Il se leva péniblement puis fit signe au gardien qu’il était prêt et ce dernier ouvrit sa cellule pour l’accompagner au réfectoire. Clovis détestait être au contact des autres prisonniers. Une fois, un des prisonniers lui avait volé les notes qu’il prenait concernant ses espérances. Il les avait lus devant toute l’assistance qui était hilare à la lecture de son espoir de voir revenir un jour la sonde Voyager 1 pour les sauver du joug de la compagnie. Depuis, chaque repas en commun était un calvaire. Les prisonniers se moquaient de lui, lui lançaient de la nourriture à la figure et lui rappelaient qu’il était condamné à finir ses jours dans cette prison tout comme eux. Dans cet environnement de violence et de désespoir, ne serait-ce qu’entretenir un tant soit peu la flamme de l’espérance ne pouvait être toléré. Ce nouveau repas pris en commun n’échappa pas à la règle. Clovis reçut une tartelette aux framboises en pleine figure par un prisonnier. Mais cette fois-ci, il ne se laissa pas faire. Il prit son plateau, se dirigea vers l’auteur du méfait et le frappa de toutes ses forces avec. Une bagarre générale éclata. Clovis fut immédiatement remis dans sa cellule.

 

    Il tenta de se calmer en s’asseyant sur sa couchette. Les mains sur ses yeux, il se demanda comment il avait pu en arriver à susciter autant de haine. De petites gouttes de sang tombèrent d’une coupure située sur la lèvre inférieure pour aller s’étaler sur le sol. Les petits robots ménagers firent tout de suite irruption pour nettoyer. Clovis se remit à s’allonger et à observer le plafond. Il voulait se replonger dans son souvenir. Il prit son collier dans la main. Et entendit la voix de son père à l’intérieur de lui et les images commençaient à apparaître.

- Fils, il va te falloir être fort. Je n’ai pas d’autre choix. Il faut que j’aille chercher un des vaisseaux de la compagnie. Ils sont tous sur la ceinture de Kuiper, je dois m’y rendre pour en récupérer un.

- Ne fais pas ça Papa. C’est beaucoup trop dangereux, dit le jeune Clovis. J’ai besoin de toi ici.

- C’est notre seule chance de pouvoir retourner chez nous un jour. Allez, je vais me préparer, surtout n’oublie pas qu’à mon signal, tu dois appuyer sur le gros bouton vert sur mon bureau.

 

    Clovis se précipita dans les bras de son père. Des sanglots éclatèrent, que ce dernier fit doucement disparaître d’un geste. Une dernière étreinte, un baiser rapide et son père murmura : « Tout ira bien ». Il quitta les bras de Clovis, et se dirigea vers le sous-sol. Il s’y enferma. Clovis ne put s’empêcher d’essayer d’ouvrir la porte, mais elle était close et il n’avait aucun moyen de pouvoir la franchir. C’est la mort dans l’âme que Clovis s’approcha du bureau et attendit le signal. Lorsque son petit coquillage lui annonça qu’il pouvait à présent appuyer sur le bouton vert, Clovis y approcha sa main. Il la posa dessus, puis regarda le ciel noir de Triton. Il ne trouva pas la force d’appuyer. C’est alors qu’un bruit sourd se fit entendre depuis la porte du bureau. Une voix grave et affirmée claqua : « Ici la police de la compagnie ! Ouvrez, Monsieur Chagnon ! Arrestation immédiate ». Un second bruit, encore plus fort celui-ci, se fit entendre. L’escouade était en train de défoncer la porte avec un bélier. Totalement pris de panique, Clovis appuya sur le bouton vert. Et quelques secondes après, il la vit : la sonde Voyager 1 avait quitté Triton sous le regard médusé des policiers qui ne pouvaient que constater impuissants qu’ils étaient arrivés trop tard. C’est alors que le regard du chef de l’escouade se tourna vers Clovis. « Arrêtez-moi ce môme et envoyez le sur une prison spatiale de haute sécurité. Lorsque son père aura connaissance de son sort, il ne pourra que revenir. Nous l’arrêterons à ce moment-là. Il ne doit surtout pas découvrir ce qu’il se passe sur la ceinture de Kuiper».

 

    « Si seulement je n’avais pas appuyé sur ce fichu bouton, je n’aurais pas eu cette vie misérable », se dit Clovis en sanglotant sur sa couchette. « Nous serions restés sur Triton toute notre vie, et cela aurait été un meilleur sort qu’être ici ». Il se recroquevilla sur lui-même sous sa couverture. Sa mélancolie avait provoqué en lui une grande fatigue et il trouva la voie du sommeil sans forcer. Ce n’est qu’à son réveil qu’il constata que le petit coquillage de son collier vibrait. Cela faisait vingt ans que cela ne lui était pas arrivé. L’esprit boosté par la dopamine, il ouvrit le petit coquillage. Un message était inscrit sur l’écran : « Viens jeter un œil à ton hublot mon fils ». Il s’y précipita. La sonde Voyager 1 était là, devant lui. Elle était comme dans ses souvenirs. Il vit la petite capsule qui contenait le cerveau de son père. Il n’avait jamais connu une joie aussi intense. Au bout de vingt ans, il était revenu. Puis un autre message s’afficha sur l’écran du petit coquillage : « Je connais la vérité sur ce qu’il se passe dans la ceinture de Kuiper. La compagnie lutte depuis des décennies contre une race extraterrestre qui veut nous exterminer. Et ils sont en train de gagner la partie ». Un autre message fit son apparition, chaque lettre défilait les unes après les autres : « Il faut que vous quittiez le système solaire. Je vais m’écraser sur la station pour vous faire dévier sur une trajectoire qui vous éjectera de l’orbite de Saturne. J’ai déjà saboté à distance toutes les commandes pour empêcher un retour en arrière. Soyez les derniers gardiens de notre très chère humanité. Merci mon fils. Et adieu. »

 

    La station fut secouée par le choc provoqué par la sonde. Les pilotes de la station n’avaient plus la main sur les commandes de la station. Des regards anxieux se croisaient, silencieux mais lourds de peur. Pour la première fois, gardiens et prisonniers partageaient la même réalité : celle de naufragés dérivant dans l’espace. Des rumeurs circulaient aussitôt : la compagnie les aurait attaqués, un astéroïde aurait percuté la station, ou quelqu’un aurait tenté de s’évader. Aucune hypothèse ne parvenait à convaincre tout le monde.

 

    Chaque résident pouvait voir le système solaire s’éloigner lentement au fil des jours. Trente jours après l’incident, Saturne n’était plus qu’une pâle lumière dans l’obscurité infinie de l’espace. La station continuait à recevoir les émissions de télévision venant de la Terre et de ses colonies, comme si elles étaient un écho lointain d’un monde désormais hors de portée.

 

    Tous purent observer l’invasion méthodique du système solaire par une race extraterrestre parfaitement humanoïde… mais dotée d’une technologie de mille ans d’avance. Chaque planète tombait sous leur contrôle selon un schéma implacable : un avertissement aux colons terriens de se rendre, l’envoi de forces spatiales pour anéantir toute résistance, puis l’évacuation de la population vers Mars, l’une des planètes les plus hostiles.

 

    Les forces de la compagnie terrestre reçurent l’ordre de se battre coûte que coûte, mais leur opposition s’éteignit rapidement. Les merveilles technologiques des flottes humaines furent anéanties par de petites sondes composées d’un matériau inconnu, indestructible par les armes conventionnelles, qui se précipitaient dans chaque vaisseau et provoquaient des dépressurisations mortelles.

 

    Au début, les populations terriennes des colonies se défendirent avec acharnement. Mais à mesure que chaque planète tombait, le découragement s’installait. Lorsque les extraterrestres atteignirent Jupiter, il ne restait plus aucun mouvement de résistance. L’humanité semblait enfin brisée, impuissante face à une force qui la dépassait totalement.

 

    La déchéance de l’humanité rapprocha progressivement tous les habitants de la station. Les cellules ne se verrouillaient plus ; elles avaient été réaménagées en de petits appartements. Peu à peu, les frontières entre prisonniers et gardiens s’effacèrent. Tout commença par de simples détails : les codes vestimentaires. Les uniformes disparurent, les gardiens abandonnant leurs fonctions de surveillance. Celle-ci était devenue inutile : la colère et la frustration de chacun étaient désormais dirigées par l’envahisseur, et non plus entre eux. La station avait changé de nature. Elle n’était plus un lieu de détention, mais une simple colonie humaine ordinaire.

 

    Plongé dans un livre, allongé sur son lit, Clovis releva la tête en entendant approcher quelqu’un. Sur le seuil se tenait Sacha Dubuisson, l’ancien commandant de la prison. Surpris, Clovis se redressa et l’invita à s’asseoir face à lui.

–  Qu’est-ce qui m’amène l’honneur de cette visite ? demanda-t-il.

–  J’ai des informations sur notre trajectoire, répondit Dubuisson d’un ton grave. Je sais où nous allons.

–  Vraiment ? Qu’avez-vous découvert ?

–  Nous fonçons droit vers un trou de ver. À ce rythme, nous l’atteindrons dans trois mois.

Clovis se figea.

–  Un trou de ver… Cela signifie qu’après l’avoir traversé, nous pourrions ressortir n’importe où dans l’univers.

–  Et n’importe quand, ajouta l’ancien commandant. Et surtout, nous n’avons aucun moyen d’y échapper.

Un silence pesant s’installa.

–  Vous comptez prévenir le reste de la station ? finit par demander Clovis.

–  Oui. Ils finiront par le comprendre de toute façon. Mais si je suis venu vous voir en premier, c’est parce que j’ai besoin de réponses.

–  Je vous écoute.

–  Cette trajectoire n’est pas le fruit du hasard, n’est-ce pas ?

–  Que voulez-vous dire ?

–  J’ai visionné les enregistrements de l’incident avec la sonde. Elle s’est arrêtée devant votre cellule. Et vous sembliez… communiquer avec elle.

Clovis baissa légèrement les yeux.

–  Je… je ne sais pas quoi vous dire. Tout est allé très vite.

–  Et comme par coïncidence, nous nous dirigeons désormais vers une destination précise, reprit Dubuisson. Je ne crois pas au hasard, monsieur Chagnon.

–  N’oubliez pas que cette “coïncidence” nous a évité un massacre, ou une vie d’esclavage sur Mars.

–  Je ne l’oublie pas, répondit l’ancien commandant. Mais si quelque chose nous arrive de l’autre côté, je vous en tiendrai pour responsable. Et si la mémoire vous revient… revenez me voir.

Dubuisson se leva, laissant Clovis seul avec ses pensées et un avenir désormais suspendu à l’inconnu.

 

    Le passage à travers le trou de ver s’effectua sans la moindre perturbation. Aucun passager ne ressentit de secousse, pas même un frémissement. La station venait d’émerger en un autre point de l’espace et du temps. Clovis se précipita vers la salle de commandement pour savoir où ils se trouvaient. Il jeta un œil sur leur lieu d’arrivé sur la carte holographique représentant la galaxie. Ainsi que la date. Clovis tomba à la renverse, le cœur battant à tout rompre, incapable de croire ce que la carte affichait, avant de s’évanouir sous le choc.

 

    À la sortie du vortex, un vaisseau extraterrestre attendait, immobile. À son bord se trouvait un équipage de petits gris. Le lieutenant Xyphor se hâta à travers les coursives translucides jusqu’à l’habitacle du commandant Ryvonn.

–  Commandant ! Un vaisseau inconnu vient de traverser le trou de ver, annonça Xyphor.

–  Je l’ai observé, mon ami, répondit Ryvonn d’une voix calme. Dites‑moi… avez‑vous procédé à l’analyse ? Leurs corps sont‑ils compatibles avec le transfert de nos esprits ?

Ses grands yeux noirs, sans pupilles, se fixèrent sur ceux de son subalterne.

–  Oui, commandant. La compatibilité est confirmée. De plus, ces organismes possèdent la capacité de reproduction.

Un silence pesa dans la cabine.

–  Notre peuple se meurt depuis que nous avons perdu ce don, murmura Ryvonn. Avez‑vous identifié leur système d’origine ?

–  Oui. Un système solaire situé à mille années lumières d’ici composé de huit planètes. Seule l’une d’entre elle est habitée.

–  Parfait, conclut le commandant après un court instant. Donnez l’ordre d’abordage. Ensuite, cap sur ce système à vitesse lumière.

 

FIN