La planète Terre venait d’apparaître dans le hublot de la salle de commande lorsque la sirène de réveil retentit dans tout le vaisseau. Le pilote automatique, activé depuis le départ de l’équipage de la planète Zorg, avait assuré le voyage sans encombre. Le silence impérial qui avait régné durant tout le trajet touchait désormais à sa fin.

 

    Dans la salle d’hypersommeil, deux Zorguiens dormaient paisiblement. Du moins en apparence. Durant cette phase, les passagers étaient soumis à une cryogénisation éprouvante pour l’organisme complexe des Zorguiens. Les importantes quantités d’azote nécessaires à la mise en pause de leurs fonctions vitales provoquaient souvent de longues périodes de cauchemars, rendant le voyage particulièrement pénible, surtout lorsqu’il s’étendait sur plusieurs millions d’années terrestres. L’intelligence artificielle du vaisseau intervenait parfois lorsque ces cauchemars devenaient trop intenses, mais uniquement lorsqu’ils mettaient la vie du passager en danger. Aux débuts de la conquête spatiale, plusieurs Zorguiens avaient ainsi trouvé la mort, terrassés par la peur dans leur sommeil. Cependant, un tel incident ne s’était plus produit depuis environ sept cent cinquante millions d’années.

 

    Les caissons de Cruunzus et de Xozar s’ouvrirent lentement. Dans leurs conduits, les canaux d’irrigation réduisaient progressivement les apports d’azote injectés dans leurs organismes. Cruunzus fut le premier à émerger, ouvrant ses quatre yeux, chacun relié à l’une de ses tentacules. Son corps vert fluo tressaillit, puis se mit à bouger. À peine conscient, son premier réflexe fut de vomir une grande quantité de Glop qu’il avait avalée avant le départ. Manger avant un voyage aussi long en hypersommeil était pourtant formellement déconseillé. Mais la veille de l’embarquement, il avait réussi à harponner plusieurs Glop et n’avait pu résister à l’envie d’en faire un petit barbecue avant le grand saut.  Sitôt l’épanchement terminé, un petit robot ménager s’activa et nettoya automatiquement la flaque, ce qui rassura Cruunzus : le vaisseau fonctionnait encore parfaitement.

 

    Le collègue de Cruunzus, Xozar, s’éveillait lui aussi lentement. Il ne possédait plus que trois yeux. Il avait perdu l’un de ses tentacules lors de l’invasion de Zorg par les Lilistariens, au cours de la bataille décisive des Anneaux extérieurs, celle-là même qui mit fin à trois cents millions d’années de règne Lilistarien sur le système solaire natal des deux passagers. Xozar avait la possibilité de se faire greffer un nouveau tentacule et de récupérer ainsi son œil manquant, mais il préférait conserver cette blessure de guerre. Elle lui était d’ailleurs fort utile pour aborder les Zorguettes dans les bars : sa mutilation constituait un excellent prétexte pour engager la conversation, et cette méthode lui valait un certain succès auprès du sexe opposé.

 

    Xozar avait à peine ouvert les yeux que la voix grave et suave de l’intelligence artificielle résonna dans tout le vaisseau.

–  Ici Père. Vous êtes à bord de l’USSZ Auriga. Veuillez éviter de vous lever trop brusquement. Vous devez récupérer après avoir parcouru trente-trois millions d’années-lumière.

–  Trente-trois millions d’années, marmonna Cruunzus d’un ton blasé. Et on est payés une solde de misère pour ça.

–  Surtout quand on se réveille face à ta tronche, Cruunzus.
–  Très drôle, Xozar. Mais moi, au moins, je vois clair.

 

    Ils se dévisagèrent un instant, puis éclatèrent de rire. Leurs corps flasques et gélatineux se traînèrent ensuite jusqu’à la salle à manger, où un petit-déjeuner copieux les attendait.

–  Bon sang, des Glop ! s’exclama Cruunzus. On nous sert des Glop pour le petit-déjeuner.

–  Tu croyais quoi ? répondit Xozar. Tu ne pensais tout de même pas que le vaisseau allait te mariner un des animaux de notre cargaison…

–  Certes non, admit Cruunzus. Mais n’oublie pas que le montant de nos primes dépend du nombre d’entre eux que nous ramènerons sur leur planète d’origine.

–  On leur a évité une mort atroce il y a soixante-six millions d’années, rappela Xozar. Heureusement, nous avons pu intervenir à temps pour les embarquer avant l’impact de l’astéroïde. Nous n’avons pas pu tous les sauver, mais une bonne partie quand même.

–  Oui… mais ce sera ma dernière mission, soupira Cruunzus. Trente-trois millions d’années pour atteindre cette fichue planète, trente-trois millions pour les ramener dans nos centres de soins sur Zorg, et encore trente-trois millions pour les remettre chez eux. Je n’ai plus l’âge pour ça.

–  C’est sûr, dit Xozar en éclatant de rire, tu dois être quasiment aussi vieux que l’univers.

–  Haha ! Allez, arrête de dire des bêtises et finis tes Glop !

 

    Peu après avoir terminé leur copieux petit-déjeuner, les deux Zorguiens se dirigèrent vers le pont principal. À peine eurent-ils quitté la salle à manger que la voix du Père résonna de nouveau.

–  Alerte à tous les Zorguiens : les œufs doivent être pondus dans la couveuse du niveau deux. Je répète, la couveuse du niveau deux.

–  Ah oui, se rappela Cruunzus. La ponte est obligatoire après chaque réveil… Je me demande combien d’œufs ont pu grandir dans mon ventre pendant le voyage.

–  On fait un pari ? proposa Xozar. Celui qui pond le moins d’œufs ira ouvrir le conteneur à notre arrivée.

–  Tenu ! répondit Cruunzus en clignant de ses quatre yeux en signe de complicité.

 

    L’épreuve de la ponte se révéla éprouvante pour les deux Zorguiens. Après un voyage aussi long en hypersommeil, leurs corps n’étaient pas encore pleinement opérationnels. Les œufs devaient être expulsés par leur jagon, qui devait rester suffisamment souple pour la ponte, ce qui était loin d’être le cas avec tout l’azote injecté pendant le trajet. Chaque œuf représentait un véritable défi, et il leur fallut une semaine de temps terrestre pour tout évacuer, ce qui correspondait à seulement deux heures zorguiennes. 

 

    Cette tâche pénible accomplie, les deux Zorguiens se rendirent à la salle des commandes et analysèrent la situation. Ils étaient arrivés dans le système solaire de la Terre, tout proche de la planète Neptune. Cela faisait une dizaine d’années que le vaisseau avait entamé sa décélération en vue de leur arrivée. Le vaisseau avançait lentement, leur laissant le temps de planifier un passage en orbite autour de Neptune pour refaire le plein d’azote.

–  Ce système solaire est rempli de planètes hospitalières, observa Cruunzus. Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune… autant de trésors de ressources pour nous.

–  Oui, mais leur planète à eux est vraiment horrible, répliqua Xozar. De l’oxygène et de l’eau à foison. Seules les races les moins évoluées en ont besoin.

–  Ces insupportables Lilistariens nous avaient attaqués au départ pour s’emparer de plusieurs planètes de notre système, riches en ressources, alors que toutes étaient sous la bannière de l’Union du Système Solaire Zorguien.

–  Je m’en souviens. Quand ils ont pris Tumtu, notre principale réserve d’azote, nous étions tous pétrifiés de peur. Cela nous a mis dans une sacrée difficulté. Je crois que tout le monde se rappelle ce qu’il faisait à l’annonce, dit Xozar.

–  La guerre aurait pu être moins longue si nos généraux n’avaient pas sous-estimé l’ennemi. Les Lilistariens fuyaient le combat, sachant que le temps jouait pour eux. Résultat : nos réserves d’azote se sont rapidement effondrées, rendant notre flotte inutile.

–  Et s’ensuivit une longue période de servitude envers cette maudite guilde des marchands. De l’azote contre des Glops. Grâce à ça, nous avons pu nous réarmer, mais ces coquins ont mis notre biodiversité à mal.

–  Ne sois pas trop sévère avec eux, dit Xozar. C’est grâce à eux que nous avons découvert que les Lilistariens étaient de fervents écologistes. Leur pillage massif a déclenché la guerre contre la guilde, où ils ont perdu beaucoup de plume. Nous avons pu terminer le travail lors de la bataille des Anneaux extérieurs. Depuis, tout est tranquille.

–  Oui, mais qui sait ce que sont devenus les derniers Lilistariens ?

–  J’espère qu’ils sont tous morts. En tout cas, ils ont été exclus de la fédération galactique. Les survivants doivent vivre cachés et sans le sou.

    

    Après avoir fait le plein d’azote, le vaisseau prit la direction de la Terre. Les animaux transportés depuis tant d’années allaient enfin retrouver leur planète d’origine. Les deux Zorguiens avaient rendez-vous avec le leader suprême de la Terre : Donald Trump. À l’atterrissage, dans une province que les Terriens appelaient le Mexique, c’est ce même leader qui les accueillit chaleureusement.

–  Amis Zorguiens, bienvenue sur Terre. Avez-vous fait bon voyage ? lança Donald Trump sur un ton amical.

–  Ça a été… un peu long, admit Xozar. Pour être honnête, nous sommes soulagés que cette mission se termine.

–  Je comprends. Si vous voulez vous reposer un peu à la Trump Tower, vous serez nos hôtes. Nous pourrons également nettoyer votre vaisseau si vous le souhaitez.

–  Ça ne serait pas de refus.

–  Très bien. Alors, combien de dinosaures nous livrez-vous ?

–  Eh bien… 5 654 Tyrannosaures, 2 578 Stégosaures, 985 Tricératops, 455 Spinosaurus, 7 526 Parasaurolophus, 622 Allosaures, 777 Pachycéphalosaurus, 12 566 Galliminus, 45 Diplodocus et 123 Oviraptors.

–  Parfait ! Le parc Jurassic Trump pourra accueillir tous ces animaux. Vous pouvez les relâcher.

–  Ici ? Comme ça ? s’étonna Cruunzus.

–  Oui, ne vous inquiétez pas, rassura Donald Trump. Vous êtes au Mexique, le pays est entouré de murs construits par ma société, et les Mexicains ont fui. Il n’y a plus que des épouvantails.

–  Nous devons tout de même vous signaler que ces animaux sont très dangereux, Monsieur Trump. Plusieurs Zorguiens ont été dévorés lors de l’expédition de sauvetage, il y a soixante-six millions d’années.

–  Je sais. Ne vous inquiétez pas, les visites du parc se feront uniquement par voie aérienne. Il n’y a rien à craindre. Bon… et si vous alliez vous reposer à la Trump Tower ? Une semaine de repos vous fera le plus grand bien.

–  Nous acceptons avec plaisir, Monsieur Trump.

 

    Les deux Zorguiens séjournèrent à la Trump Tower et passèrent une semaine absolument délicieuse. Après des millions d’années d’hypersommeil, leurs corps étaient affaiblis, et ils savouraient pleinement les parties de golf et les sorties au casino. La veille de leur départ pour la prochaine mission de sauvetage, Cruunzus se tourna vers Xozar d’un air inquiet.

–  Dis-moi… tu ne trouves pas que les Terriens ressemblent étrangement aux Lilistariens ?

–  Tu dis ça parce qu’ils sont bipèdes ? Oui, ils se ressemblent un peu, mais n’oublie pas que les Lilistariens avaient deux antennes sur le haut du crâne.

–  Peut-être qu’ils se les sont coupées ?

–  Haha, tu deviens fou, mon vieux. Les Lilistariens ont disparu, et beaucoup de races dans l’univers ressemblent à ces bipèdes.

–  N’empêche, je ne suis pas tranquille. Mais bon, tu as raison… ça doit être le voyage. Et de toute façon, c’est ma dernière mission avant la retraite.

 

    Le lendemain, les deux Zorguiens firent leurs adieux à Donald Trump. Leur vaisseau avait été entièrement nettoyé à ses frais. Ils quittèrent la Terre et prirent la route du retour vers leur planète natale. Une fois hors du système solaire terrien, les deux passagers reprirent place dans leurs caissons d’hypersommeil, le pilote automatique activé. Alors qu’un silence total s’était installé dans le vaste vaisseau, un petit bruit mit fin à la quiétude du lieu. Dans la salle de ponte, où la couvée Zorguienne était entreposée, deux œufs d’Oviraptor étaient en train d’éclore.

 

FIN

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