Cela faisait à présent huit heures que Sutter Cane se trouvait en garde à vue pour la première fois de sa vie. Huit heures à répéter sans cesse cette fichue histoire à divers inspecteurs de police qui, manifestement, ne croyaient pas un mot de ce qu’il racontait. Pourtant, il n’avait fait que décrire ce qu’il avait vécu. Mais il savait que personne ne le croirait. Ou du moins, pas encore.

 

    La salle dans laquelle il était enfermé était toute blanche, propre comme un sou neuf. Sa main gauche était attachée à la table et des marques commençaient à apparaître sur son poignet. La fatigue et la faim commençaient à le ronger. Il se dit que cette procédure finirait bien à un moment ou à un autre, en espérant être plus proche de la fin que du début de cette pénible expérience.

 

    C’est alors que deux nouveaux inspecteurs firent irruption dans la salle. Sutter Cane en avait déjà rencontré trois, mais chacun leur tour. Cette fois-ci, deux hommes étaient ensemble. Ils commencèrent par se présenter : l’inspecteur de droite s’appelait M. White et celui de gauche M. Black. Le détail qui frappa tout de suite Sutter Cane était la tenue vestimentaire des deux hommes. M. White avait une chemise blanche accompagnée d’un pantalon noir et d’une cravate noire, alors que M. Black portait une cravate blanche, une chemise noire et un pantalon blanc. Sutter Cane se dit que ça devait les amuser de jouer sur ces contrastes en rapport avec leurs noms. Après tout, ce n’est pas parce qu’on est inspecteur qu’on ne peut pas être excentrique.

 

    Les deux inspecteurs s’assirent en face du prisonnier. M. White prit la parole.

–  Cane, nous avons bien étudié votre déposition. Nous voudrions que vous apportiez certains détails concernant celle-ci. Comprenez bien que, face à l’étrangeté de votre histoire, nous ne devons négliger aucun détail. M. Black, ici présent, est inspecteur mais aussi mentaliste. Son avis sur cette affaire nous sera très précieux.

–  Tu vas nous répéter tout ça en ne négligeant aucun détail, compris H. P. Lovecraft ? enchaîna M. Black.

Sutter Cane fut décontenancé par la virulence avec laquelle l’homme à la cravate blanche lui avait parlé. Jusqu’ici, les échanges étaient certes fermes, mais courtois. Sa main gauche commença à trembler sous l’effet du stress. Le surnommer H. P. Lovecraft juste parce qu’il était écrivain prouvait tout le mépris que son interlocuteur lui vouait. M. White prit à nouveau la parole.

–  Vous avez déclaré avoir pris votre voiture hier soir pour vous rendre chez votre éditrice, avec laquelle vous aviez un rendez-vous à son domicile. Est-ce exact ?

–  Oui, répondit Cane d’un ton contrôlé pour cacher sa montée d’angoisse.

–  Bien. Pourquoi ne pas avoir attendu le lendemain pour la rencontrer ? Et quel était le but de ce rendez-vous ?

–  Mon éditrice m’avait appelé dans la journée. Elle avait eu l’air terrifiée. Elle venait de terminer la lecture de mon dernier livre depuis quelques jours et me disait que des phénomènes étranges s’étaient produits autour d’elle depuis.

– Quel genre de phénomène ?

–  Des apparitions. Uniquement la nuit. Des ombres menaçantes qui brandissaient une hache et qui la menaçaient de la tuer. Le phénomène s’était répété plusieurs fois, mais elle avait fini par remarquer que ces ombres disparaissaient lorsqu’elle pointait une lumière sur elles, comme dans mon dernier roman.

–  Celui que vous lui avez envoyé, c’est ça ? demanda M. White.

–  C’est cela. Le phénomène s’étant répété plusieurs fois, elle a fini par se convaincre que les créatures que j’ai décrites dans mon roman avaient pris vie. J’ai donc pris ma voiture pour aller la rejoindre et tenter de la rassurer. C’est une vieille femme qui a consacré sa vie à la littérature. Elle commence à être un peu fragile. Je sais qu’elle aime la solitude, mais peut-être que cela a fini par la ronger. En tout cas, j’ai pris la route très vite après son appel. J’étais inquiet pour elle et je sentais que c’était important de m’y rendre.

–  Tiens donc… et pourquoi ça ? demanda M. Black, qui restait très attentif à chaque mot prononcé.

–  Je ne sais pas. Je sentais que je devais m’y rendre, comme si une force invisible me poussait à y aller. J’ai donc pris la route vers vingt heures. Il y a trois heures de route pour s’y rendre, et presque uniquement des routes de campagne.

–  Et c’est environ une heure après avoir quitté votre maison que vous dites avoir percuté quelqu’un ? demanda M. White.

–  J’avais effectivement cru avoir percuté quelqu’un qui s’était mis en plein milieu de la route à la sortie d’un tunnel. Je me suis donc arrêté et je suis sorti de la voiture pour voir dans quel état il était. J’ai effectivement aperçu un corps devant ma voiture. Je me suis donc précipité vers mon portable, que j’avais laissé sur le siège passager, pour appeler les secours. Mais au moment où j’ai appelé, puis suis retourné voir le corps, celui-ci avait disparu.

–  Y avait-il des traces de sang sur le lieu de l’accident ? demanda M. Black.

–  Pas la moindre, dit Sutter Cane. Comme si cet accident n’avait jamais eu lieu.

–  Cane, qu’avez-vous fait ensuite ? poursuivit M. White.

–  J’ai repris le volant, un peu sonné par cet événement. Pour m’aider à reprendre mes esprits, j’ai allumé la radio. C’est alors que je suis tombé sur Radio M.

–  Oui, cette étrange station de radio que vous dites avoir captée.

–  J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une radio musicale. Le “M” semblait vouloir signifier “Radio Musique”. Mais je me suis vite rendu compte qu’il n’en était rien. L’animateur, en direct, était en train de lire un passage de mon livre.

–  Le passage où le héros de votre histoire percute un individu sur une route de campagne. Comme dans votre vie.

–  Oui !

–  Que s’est-il passé ensuite ?

–  Ensuite, je suis arrivé au domicile de mon éditrice. Je me suis garé puis rendu devant la grande grille de l’entrée. J’ai sonné plusieurs fois, mais je n’ai eu aucune réponse. Au bout de quinze minutes d’attente, je suis retourné dans ma voiture. Et c’est en mettant le contact que je l’ai vue.

–  Selon votre déclaration, il s’agissait d’une ombre qui ressemblait à votre éditrice, n’est-ce pas ?

–  C’est cela. Mais en allumant mes phares, elle s’est mise à s’évaporer. Je suis ensuite reparti vers chez moi, sous le choc… et je suis allé voir la police.

 

    Les deux inspecteurs marquèrent un temps de pause après ce récit totalement ubuesque. Chacun dévisagea l’écrivain. C’est alors que M. Black prit la parole.

–  Monsieur l’écrivaillon, il y a quelque chose qui ne colle pas dans votre histoire. En effet, le début de votre livre décrit avec exactitude les événements de la première partie de votre déclaration, même si les personnages de votre roman ne sont pas les mêmes que ceux de cette affaire. Cependant, votre rencontre avec votre éditrice ne correspond pas du tout à ce que vous avez écrit. Dans votre livre, la femme se fait attaquer par ces mystérieuses ombres que vous décrivez tout au long du roman, et finit engloutie dans les ténèbres.

–  Oui, c’est exact, répondit Sutter Cane.

–  Avez-vous une explication ?

–  Pas la moindre.

–  Eh bien nous, nous en avons une.

 

    Une montée d’adrénaline parcourut soudain l’écrivain. Comment pourrait-il y avoir le moindre début d’explication à ce qu’il venait de vivre ? Cela n’avait aucun sens pour lui. C’est alors que M. Black lui tendit des feuilles sur lesquelles quelqu’un avait écrit un récit.

–  Nous avons retrouvé ces pages écrites à la main au domicile de votre éditrice. Nous avons fait examiner l’écriture : il s’agit bien de celle de cette pauvre femme. Nous avons également retrouvé un mail envoyé depuis son ordinateur au responsable de cette fameuse “Radio M”, dont vous dites avoir capté le signal cette nuit-là. Elle a envoyé la première partie de votre roman, et a remplacé la seconde par un texte similaire à ce que vous avez vécu depuis que vous vous êtes rendu chez elle.

–  Vous voyez ! Tout corrobore ! Il faut que vous enquêtiez sur cette mystérieuse radio.

–  Cela risque d’être compliqué, M. Cane, répliqua M. White. Voyez-vous, ce sont eux qui nous ont créés en lisant le roman dont une partie a été réécrite par votre éditrice. Comprenez bien que nous n’allons pas nous battre contre nos créateurs.

 

    Un silence pesant s’abattit dans la salle. Sutter Cane avait le visage pétrifié d’horreur. Il prit alors une des pages écrites par son éditrice d’une main tremblante et lut ceci : « Cela faisait à présent huit heures que Sutter Cane se trouvait en garde à vue pour la première fois de sa vie. Huit heures à répéter sans cesse cette fichue histoire à divers inspecteurs de police qui, manifestement, ne croyaient pas un mot de ce qu’il racontait. Pourtant, il n’avait fait que décrire ce qu’il avait vécu. Mais il savait que personne ne le croirait. Ou du moins, pas encore. »

 

    White reprit la parole tout en se massant la moustache d’un air satisfait : «  Si cela peut vous consoler, M. Cane, nous vous croyons. Mais nous serons les seuls. La suite du roman doit se poursuivre. À présent, M. Black va vous escorter à votre cellule. »

 

    Six ans plus tard, un homme qui empruntait une longue route de campagne au volant de sa voiture décida d’allumer la radio. Il tomba sur une fréquence qu’il n’avait jamais encore rencontrée. L’émission sur laquelle il arriva semblait toucher à sa fin. Une mystérieuse voix féminine était en train de lire à voix haute ce qui ressemblait à un roman : « C’est ainsi que notre valeureux écrivain finit le restant de ses jours en prison, priant pour que quelqu’un écrive la suite de ce roman qui l’avait condamné à son triste sort, afin qu’il soit lu par cette mystérieuse station de radio. Ici Radio M, la Radio Maudite. Radio Maudite : c’est meilleur qu’une otite. »

 

FIN

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