Pour la première fois depuis bien longtemps, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Erwan Kerbaol releva aussitôt la tête de son évier et reposa le verre qu’il était en train d’essuyer. Dehors, la tempête balayait Yvignac-la-Tour avec une violence presque irréelle. La pluie martelait les vitres, le vent faisait gémir la charpente du bâtiment désaffecté, abandonné depuis le Grand Nettoyage, dix ans plus tôt. Erwan faisait partie des derniers habitants du village. Une survie plus qu’une vie. Pour rester libre, il avait dû renoncer publiquement à ses convictions, apprendre à se taire, à courber l’échine. Il s’approcha lentement de la porte et posa une main prudente sur le verrou.
– Mot de passe ? demanda-t-il d’une voix basse mais ferme.
Un silence, couvert par le grondement du tonnerre.
– Galilée is dead.
La réponse arriva immédiatement, tremblante de froid. Derrière la porte, l’inconnu devait être trempé jusqu’aux os. Erwan défit aussitôt le loquet et ouvrit.
– Michel ! Entre vite !
Michel Tremblay se glissa à l’intérieur dans une bourrasque glaciale. L’eau dégoulinait de son manteau et de ses chaussures détrempées, inondant le vieux paillasson usé où l’on distinguait encore, à moitié effacé, le nom du bar.
– Tu vas attraper la mort avec un temps pareil.
Erwan referma précipitamment la porte et remit le verrou en place. Puis il tourna les yeux vers son vieil ami.
Malgré le soulagement visible sur son visage, une inquiétude persistante continuait de lui serrer les traits.
– Tu es sûr qu’on ne t’a pas suivi ? demanda Erwan à voix basse.
Michel retira lentement ses gants trempés.
– J’en suis sûr. Tu oublies que j’ai travaillé dans les services secrets.
Erwan eut un bref ricanement nerveux.
– Justement. J’en ai connu, des types des services secrets. Des gradés, des décorés… Ça ne les a pas empêchés de finir entre les mains de la brigade.
Michel soutint son regard quelques secondes avant d’esquisser un léger sourire.
– Fais-moi confiance. Comme avant.
Le silence retomba un instant, couvert par les rafales qui faisaient vibrer les vitres du bar. Puis Erwan souffla enfin :
– En tout cas… je suis content de te revoir vivant. Et que tu aies reçu mon message.
Michel hocha lentement la tête.
– Je n’ai pensé qu’à ça pendant tout le trajet. Cette fois, on pourra enfin leur montrer.
Son regard se durcit.
– Ils sont tous là ?
– Oui. Depuis longtemps déjà.
Erwan jeta un coup d’œil vers le fond du bar avant d’ajouter plus discrètement :
– Ça fait des années que je les cache ici. Suis-moi.
Erwan Kerbaol traversa le bar jusqu’au comptoir. Il saisit un pied-de-biche et l’enfonça dans une planche du plancher. Le bois céda dans un craquement sec. Une trappe s’ouvrit. En dessous, un escalier de bois s’enfonçait dans l’obscurité. Michel hésita une fraction de seconde, puis s’y engagea. À chaque marche, le bois gémit sous son poids. Il s’agrippa à la rampe, méfiant, comme si l’escalier pouvait se dérober sous lui à tout moment. En haut, la trappe se referma avec un bruit sourd. Il continua dans la pénombre, guidé par une faible lueur qui tremblait au fond du sous-sol. Puis une porte. Michel la poussa doucement. La chaleur et la lumière d’une pièce vivante le frappèrent d’un coup. Quatre silhouettes étaient assises autour d’une table ronde, chacune devant un verre de vin rouge. Michel resta immobile une seconde. Puis un sourire lui échappa. Il les connaissait tous.
– Enfin tu es là, Michel ! lança David. Tu as une sale mine… Tu n’as pas croisé les zinzins de la brigade ?
Michel secoua la tête en retirant son manteau trempé.
– Non. Juste la tempête.
David éclata d’un rire bref.
– Ce bon vieux Michel… Ils ne sont même pas fichus de suivre quelqu’un sous la pluie. Allez, viens t’asseoir. On commence.
Michel posa son manteau sur le dossier d’une chaise et serra la main de David. Leurs regards se croisèrent avec une familiarité ancienne, forgée dans des années de réunions clandestines et de tentatives de “révélation”. Il salua ensuite Isabelle. La lumière du sous-sol accrocha ses cheveux roux. Une cicatrice discrète barrait sa joue, souvenir d’une manifestation qui avait mal tourné. Puis Joseph, compagnon de lycée, avec qui il avait passé des nuits entières à décortiquer les théories qui circulaient en ligne. Enfin, un inconnu. Michel hésita une fraction de seconde avant de lui tendre la main. Dans un endroit comme celui-ci, on faisait confiance d’abord. Et on posait les questions ensuite.
La lumière tamisée du sous-sol finit par détendre légèrement Michel. La tension retombait par petites vagues, comme si la pièce elle-même cherchait à les calmer. Son regard glissa sur les murs. Des tableaux y étaient accrochés, portraits de figures célèbres, présentées comme des avant-gardistes de leur époque. Il ne s’y attarda pas longtemps, mais la présence de ces visages donnait à la pièce une étrange solennité. Une petite cheminée crépitait dans un coin. Le bois de chêne y brûlait lentement, diffusant une chaleur bienvenue après la tempête. Michel s’assit entre Isabelle et David. En face, Joseph. À côté de lui, un homme qu’il n’avait jamais vu.
– Michel, je te présente Léonard Poulin, dit Isabelle.
Michel hocha la tête. Un silence bref s’installa. Puis il observa l’inconnu. Cheveux gominés, moustache soigneusement taillée, tenue impeccable malgré l’endroit. Trop soigné pour être là par hasard, pensa-t-il. Le regard de l’homme accrocha le sien. Franc. Tranchant. Certain de lui.
– Où est Louis ? demanda Michel.
Un silence s’installa une fraction de seconde. Joseph répondit sans lever les yeux.
– Il a été capturé hier. On a appris ce matin qu’il sera exécuté dans deux jours. Procès expéditif. Ils veulent faire un exemple.
Le mot tomba lourdement dans la pièce. David serra la mâchoire.
– Un exemple… On ne les compte plus.
Il passa une main nerveuse sur la table.
– Le gamin qui a collé une affiche… centre de redressement. La vieille dame, virée de son EHPAD pour avoir parlé.
Sa voix monta légèrement.
– Tout ça pour des idées.
Isabelle hocha doucement la tête.
– Ça arrive souvent.
Elle fixa un instant la flamme de la cheminée.
– Nos anciens ont connu une autre époque. Parler de la forme de la Terre ne posait pas de problème. Même si cela pouvait paraître farfelu.
Un léger silence. David eut un rire sans joie.
– Une époque bénie… révolue. On est quelques-uns maintenant. Et dehors, ils nous prennent pour des fous.
– Alors on se cache ici.
Son regard glissa sur les autres.
– Mais vous l’avez remarqué, non ? Quand on en parle autour de nous… il y a toujours un doute qui s’installe.
Joseph répondit sans conviction :
– J’évite d’en parler.
Il marqua une pause.
– Une nouvelle loi est passée. Cinq ans de prison pour tout propos contraire au consensus scientifique. Sans appel.
Isabelle serra légèrement les doigts autour de son verre.
– Ils vont toujours plus loin.
Michel, jusque-là silencieux, releva enfin la tête.
– D’accord…
Son regard passa de l’un à l’autre.
– Mais pourquoi avoir invité Monsieur Poulain ici ?
La moustache de Léonard Poulain frémit légèrement. Il n’aimait pas être observé ainsi, encore moins interrogé sans détour. Le regard de Michel Tremblay était trop direct, trop précis. Méfiant, pensa-t-il.
– Michel ! intervint David. Monsieur Poulain travaillait autrefois pour la chaîne unique d’information. Il a encore des contacts. De quoi nous aider à diffuser ce que tu as apporté.
Michel ne répondit pas tout de suite. Il posa simplement les yeux sur Léonard.
– C’est bien le cas ? demanda-t-il enfin.
Léonard inspira légèrement avant de répondre.
– Oui, Monsieur Tremblay.
Il joignit les mains, comme pour mesurer chacun de ses mots.
– Je prends un risque considérable en étant ici.
Un silence.
– Cela fait six mois que j’ai rejoint ce groupe. Si les autorités apprennent ce que je fais… je ne m’en sortirai pas.
Son regard ne tremblait pas, mais sa voix se fit plus basse.
– Je connais votre réputation. Et je respecte ce que vous essayez de faire.
Il marqua une courte pause.
– J’espère pouvoir vous aider à faire éclater la vérité.
Michel Tremblay sortit une clé USB de sa poche et la posa sur la table. Sans un mot, Léonard la récupéra et la brancha à son téléphone portable. L’écran s’alluma. Un instant, personne ne parla. Puis les autres se rapprochèrent. Le silence se resserra autour de la table.
– Wow… souffla Isabelle.
Ses yeux ne quittaient plus l’écran. David eut un rire incrédule.
– Magnifique… non. C’est bien plus que ça.
Il secoua doucement la tête, comme s’il n’en revenait pas.
– Ça faisait des années que je n’avais pas vu ça. Vingt ans peut-être… avant l’âge sombre.
Une larme glissa sur la joue de Michel Tremblay sans qu’il s’en rende compte. Il ne la chassa pas. Sur l’écran, la photo restait là, intacte. Après toutes ces années, elle allait enfin sortir de l’ombre. Dans la cheminée, la flamme vacilla. Le bois crépita plus faiblement, et une fraîcheur presque imperceptible commença à ramper dans la pièce. Puis un bruit. Un choc sourd, venu de l’étage. Un autre. Michel releva la tête. Quelque chose ou quelqu’un essayait d’entrer dans le bar.
Erwan fit comme s’il n’avait rien entendu. Il avança à pas feutrés et commença à éteindre une à une les lampes à pétrole du bar. Dans son dos, les coups redoublèrent. Plus secs. Plus insistants. Erwan ne s’arrêta pas. Une voix finit par traverser la porte, grave, amplifiée par le bois : « ICI LA P.D.P. ! OUVREZ IMMÉDIATEMENT OU NOUS ENFONÇONS LA PORTE ! »
La P.D.P. ? Comment des hommes comme eux avaient-ils pu se retrouver ici, devant un bar abandonné ? Erwan sentit un frisson lui traverser la nuque. Et si Michel avait été suivi ? Il n’attendit pas davantage. Il se décida enfin à déverrouiller la porte. Trop tard. Le battant explosa sous un coup violent. Du bois éclaté, une bourrasque, et une silhouette qui entra sans ralentir. Un colosse. Deux mètres de muscles, trempé, les yeux bleus fixés sur lui avec une froideur immédiate. Erwan se figea.
– Vous êtes sourds ou quoi ? Vous m’avez fait poireauter dehors sous cette pluie !
Le colosse fixait Erwan comme s’il évaluait un meuble trop fragile.
– Heu… Demat, monsieur l’inspecteur. Quel bon vent vous amène en Bretagne ? Un cidre peut-être ?
– Seulement si c’est offert.
Il entra sans attendre.
– Ce bar n’est pas si désaffecté que ça, finalement…
Son regard balaya la pièce.
– Vous rénovez ?
Erwan hocha la tête, trop vite.
– Petit entrepreneur… les campagnes… enfin vous savez… après les expéditions punitives.
Un sourire large fendit le visage de l’inspecteur.
– Ah… le bon vieux temps.
Il eut un rire bref.
– J’en ai défouraillé, du complotiste.
Un lourd silence s’imposa. Puis il reprit, comme si de rien n’était :
– Bref. On a consulté votre historique de commandes sur internet. Rien d’illégal. Mais une quantité… inhabituelle de livres.
Erwan déglutit.
– Je suis curieux, c’est tout.
– Curieux, c’est bien.
L’inspecteur s’approcha d’un pas.
– Mais j’aimerais jeter un œil à votre bibliothèque. Juste pour vérifier qu’il n’y a rien d’interdit.
Il tourna légèrement la tête.
– Vous me montrez ?
Erwan tourna la poignée de la réserve, la main un peu trop rapide. Il s’écarta aussitôt. L’inspecteur de la P.D.P. entra sans un mot. L’air y était plus lourd, chargé de poussière et de papier ancien. Il s’arrêta devant les étagères. Puis il commença à regarder. Un livre. Puis un autre. Sans hâte. Erwan, lui, restait en retrait, immobile. Les ouvrages s’alignaient sans ordre apparent, mélangés, empilés parfois à la hâte. L’inspecteur passait les titres un à un du regard, méthodique, silencieux.
– Mais dites-moi… vous êtes un sacré cas.
Le regard de l’inspecteur glissa sur les étagères.
– Alex Collier, Michael Salla, Elena Danaan… Andromédiens, fédération galactique…
Il eut un rire bref.
– Vous croyez vraiment à tout ça ?
Erwan haussa les épaules.
– C’est pour ma future clientèle. Ils aiment ce genre de choses.
– Bien sûr.
Le ton était sec, sans y croire une seconde. L’inspecteur s’attarda sur un autre titre.
– Et ça ?
Il montra le livre du doigt.
– Docteur Slip de Stéphane Roi. Ça sort d’où ?
Erwan hésita.
– J’ai l’ai trouvé dans une brocante. La couverture m’a intrigué. Le vendeur m’a dit que l’auteur était originaire du Maine.
– Le Maine ? Vous voulez dire le Maine-et-Loire ?
– Peut-être… je ne sais pas.
L’inspecteur referma le livre doucement.
– Vous avez un profil surprenant.
Il se redressa.
– Pas de lecture illégale ici. Mais vous êtes clairement du genre à aimer remettre les choses en question.
Son regard se fixa sur Erwan.
– Ça finit rarement bien.
Il tourna les talons, puis ajouta sans se retourner :
– Trouvez-vous une autre occupation. La vie est déjà assez compliquée sans tout remettre en cause.
Un silence. Puis, plus léger :
– Et votre cidre ?
Erwan cligna des yeux.
– Je vais en prendre un.
Il se dirigea vers le comptoir.
– J’espère que ce ne sera pas une déception.
Le barman regagna le comptoir, soulagé de s’en sortir aussi facilement. Il attrapa une bouteille de cidre et commença à la servir. Dans son dos, l’inspecteur de la P.D.P. s’approcha. Une planche grinça sous son poids. Son pied s’enfonça légèrement dans le bois vermoulu. Il baissa les yeux. Le sol céda presque imperceptiblement. Il releva la tête. Son regard croisa celui du barman. La bouteille glissa des mains d’Erwan et s’écrasa au sol. Un silence. Une goutte de sueur coula sur son front. Il ne bougea pas.
Le groupe, en contrebas, retenait son souffle. Plus un mot. Les voix provenant de l’étage s’étaient éteintes sans explication. Des regards inquiets se croisaient dans la pénombre. Dans la cheminée, la flamme vacilla, puis se fit plus faible. Une fraîcheur sourde s’installa dans la pièce. Soudain, un bruit violent surgit au-dessus. Comme un bélier contre une porte. Le silence se brisa. Des pas lourds dévalèrent l’escalier. Le sol trembla. Puis quatre silhouettes armées firent irruption. Tous portant le blason de la P.D.P. Le colosse de deux mètres était à leur tête.
– POLICE ! À GENOUX ! MAINS SUR LA TÊTE ! PERSONNE NE BOUGE !
Le métal des armes attrapa la lumière. Le temps sembla se contracter. Tous obéirent. Tous… sauf Michel. Il resta figé une seconde. Son regard glissa vers le téléphone qui avait atterrit sur la table. L’image était toujours là. La Terre. Sa Terre. Il ne bougea pas. Le coup partit d’un coup sec. Michel s’effondra. Les yeux ouverts sur la quête de sa vie.
La brigade fit entrer les quatre survivants dans la fourgonnette garée devant l’entrée du bar. L’inspecteur prit son téléphone. À travers la cloison, sa voix résonna dans l’habitacle : « Ici l’inspecteur de la brigade 11-4 de la Police Des Platistes. Nous avons interpellé les derniers globistes en flagrant délit. Et avons mis la main sur la dernière photo de la Terre prise illégalement par satellite. Attendons confirmation pour destruction de document défendant la théorie de la Terre ronde. Terminé. »
FIN